On lui disait d’arrêter, à chaque fois. Qu’il ne fallait pas nourrir les corbeaux. Tout ce qu’il faisait, c’était attirer la destruction sur les champs ou pire, la mauvaise fortune. Mais comment raisonner un enfant qui ne faisait que sympathiser innocemment avec les habitants du ciel ? Imaginez un instant ce petit garçon accroupi dans l’herbe, caché derrière un bosquet au milieu de la campagne, et dont ne dépasse que le châtain de ses cheveux, qui attire les volatiles avec ses miettes, et les approche précautionneusement. Peut-on vraiment décider de courir vers lui en criant, alors qu’ils se retournait pour vous fixer de ses deux amandes apeurées, au milieu du bruissement de l’envol de ses compagnons ? On ne peut raisonner un enfant sans preuve, mais on peut le punir. Cela dissuadait les autres petits de l’imiter, mais ne l’encourageait lui qu’à être plus discret lors de ses rencontres aviaires.

Il appréciait leur étrange chant rauque, leurs sautillements jovials, leur convivialité et leur intelligence qui n’avaient rien à envier à celles des enfants humains de son âge. Il enviait leur ailes. Leur liberté de pouvoir fendre les cieux, points charbonneux dans l’étendue bleue ou grise. De la plus petite corneille au plus gros corbeau, tous avaient cette chance de s’échapper vers le soleil. Mais beaucoup restaient accompagner le petit garçon.

Arrivé à l’adolescence il était trop tard. Ses camarades volants le connaissaient, le reconnaissaient, et savaient où le trouver. Il les appelait, et eux arrivaient, répondaient, descendaient et sur lui se perchaient, sur les bras, les épaules, la tête. On l’appelait l’épouvantail, à cause de ses bottes décharnées, de son pantalon large et déteint aux nombreuses reprises, de sa chemise de lin crème lâche et entrouverte qui gonflait sa silhouette maigrelette, de son visage qui s’allongeait, son nez qui s’affinait, ses cheveux hirsutes qui brunissaient, son regard qui s’assombrissait et se durcissait, de ses constants partenaires au plumage noir surtout. Même si plutôt que de les faire fuir, il les attirait.

Le jeune homme a repris le vieux pigeonnier. Il l’a un peu nettoyé, l’a réparé. Avec cette structure, il espérait mettre cette amitié à contribution, prouver qu’il n’était pas juste un étrange homme des bois. Il a commencé par vouloir se faire se rencontrer corbeaux et humains. Mais les gens se méfiaient, de lui autant que de ses oiseaux. Il a proposé à plusieurs d’adopter quelques-uns de ses compagnons curieux de compagnie humaine. Personne ne voulut de ses railleurs à plumes. Il a préparé un spectacle aérien pour prouver la force de son lien et les possibilités des corvidés. Mais en voyant les nuées se déplacer avec tant de précision et de coordination, les habitants prirent peur et quelques chasseurs sortirent les armes. Il ne recommença plus. Comment raisonner des adultes qui ne faisaient que reproduire une hargne injustifiée contre les habitants du ciel ? Nullement. C’était inutile.

Il a fini par s’y installer, s’est construit une cabane à proximité. Il y passait son temps libre et ses nuits. En journée, il travaillait à contre-cœur dans l’entreprise familiale. Il n’attendait qu’une seule chose avec impatience : Pouvoir rentrer voir sa seconde famille. Mettant si peu d’ardeur à la tâche, son père fut obligé de le renvoyer, espérant le voir trouver un autre emploi dans lequel il s’épanouirait. Son fils a alors mis en place un système de livraisons pour les lettres et petits colis, par la voie des airs. Un système dépassé depuis longtemps par les services postaux, mais qui avait son charme. Recevoir son courrier devant sa porte avec un petit croassement avait quelque chose de singulier. Il ne subsisterait jamais avec ce seul service à peine sollicité, à part de certains excentriques les utilisant pour des occasions spéciales, mais au moins il s’occupait.

Dans un effort désespéré de le ramener à une attitude raisonnable, quelques-uns complotèrent pour incendier le pigeonnier devenu corbellier. Le soir de l’attaque, il se tenait devant son bâtiment. Il était droit, perché sur le pas de la porte, les lumières des torches déformant ses traits pointus et faisant briller sa chevelure de jais. Il ne prononça pas un seul mot, n’esquiva pas un seul geste, sa seule expression fut l’air grave et chargé de mépris qu’il adressait aux arrivants. Et soudain une nuée sortit, vola en rase-mottes, persécutant les pyromanes, picorant vigoureusement leurs ennemis, n’engendrant cependant aucune blessure profonde. Il avait visiblement eu vent de l’information, pourtant gardée parfaitement secrète. Était-ce un des ses volatiles qui la lui avait rapportée ? L’intelligence de ces bêtes les rendaient dangereuses. Une raison supplémentaire de s’en débarrasser. Après cette tentative, l’homme disparut, et les corbeaux avec lui. Ses rares clients n’ont même pas essayé de le contacter, à peine intéressés par son sort. Il semblait s’être volatilisé, comme évaporé. Parti sans laisser de traces. Depuis, chaque famille de corvidés fut chassée dès qu’elle apparaissait.

Quelques années plus tard, un enfant raconta avoir vu une étrange silhouette sur le toit de l’hôtel de ville, “comme un vieux monsieur avec un cape” selon sa description. Il s’y tenait effectivement, prostré sur le bord, recouvert d’un long manteau duveteux, son visage camouflé par une capuche de plumes. Il était entouré d’une dense rangée de ses compagnons fuligineux, alignés eux aussi sur le toit, scrutant les habitants intrigués. Une fois assez d’attention attirée, il cria de sa voix éraillée qu’une sécheresse s’annonçait, que la saison serait rude et qu’il faudrait soit faire des réserves soit déménager, sous peine de péricliter. Il le répéta trois fois, suite à quoi ses oiseaux coassèrent à l’unisson, et l’emportèrent de leurs serres dans le ciel, rejoignant une nuée qui migrait. La scène était inconcevable. Personne ne comprit pourquoi le fou était revenu, avec ses abominables piafs, mais l’inquiétude germa en certains, qui décidèrent par précaution de suivre les instructions de l’homme aux corbeaux. Avril n’était même pas terminé qu’une chaleur emplissait l’air, et que l’eau commença à manquer. Le prophète emplumé avait eu raison. Les mois qui suivirent furent difficiles pour quiconque ne l’avait pas écouté, aussi maudirent-ils ce bouffon et ses volailles. Ils ne chassèrent plus les oiseaux.

Une quinzaine d’années plus tard, la même scène se reproduisit. Une ombre recroquevillée au visage indiscernable sous le voile de plumes charbonneuses hurla dans une langue à peine compréhensible que des pluies torrentielles étaient à venir. L’histoire était connue et tous se méfièrent et se préparèrent aux évènements, qui ne manquèrent pas. Les derniers sceptiques virent leurs habitations inondées et leurs possessions emportées. Le doute n’était plus possible. Les avertissements se firent ensuite réguliers, toutes les quelques années, prévenant tempêtes et secousses, et se déroulaient toujours à l’identique. Le toit était recouvert de ces ombres voletantes, entourant une silhouette qui tenait toujours un peu plus de la bête de suie que de l’humain, jusqu’au jour où ce fut un large corbeau qui s’installa au centre de la ligne des corneilles. Il croassa sa prédiction incompréhensible par trois fois avant de s’envoler de ses propres ailes, don de ses congénères célestes.

Cette légende date d’il y a plusieurs siècles maintenant, et semble à peine empreindre sa région. Le pigeonnier existe encore cependant, même s’il est délabré. Aucune relation spécifique aux oiseaux n’est discernable. Mais aujourd’hui est un jour spécial. Alors qu’une rangée d’oiseaux s’entasse sur le toit de la mairie, tout passant s’est arrêté, de nombreux habitants se sont rassemblés sur la place et lèvent la tête vers la ligne noire qui les observe. Un volatile prit la parole et coassa trois fois, avant de s’envoler au loin, dans sa nuée d’oiseaux de malheur.

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