— Bah alors Clo’, on est déjà fatigué ?
Non, juste mes yeux, mes yeux me fatiguent. Je les ferme un instant, histoire de calmer un peu mon début de migraine. Bien entendu, je monte légèrement ma paume, signifiant “pause”, et je fais sourire mes lèvres pincées, signifiant “tout va bien”. Je viens à peine d’arriver, je vais pas ruiner le mood maintenant. Juste un peu embué, rien de grave. Je rouvre les yeux lentement, pour empêcher les néons omniprésents du bar de surprendre ma vision. Je savais bien qu’on aurait dû s’installer plus près des billards, les lumières y sont moins agressives. Il y a peu de joueurs en plus, pour une fois, ça donne presque envie de faire une partie. Même si je savais pertinemment que je suis nul à ce jeu.
— Mais on aurait pas eu les canapés roses !
Dada avait capté mon regard fuyant, et elle avait raison. Les canapés roses sont de loin les plus fondants. On pourrait presque couler dedans. Sa remarque était surtout là pour me recapter dans la conversation. Rick se perdait dans un énième discours décrivant ses théories concernant les épisodes à venir d’une série trop mainstream que j’avais pas vue, provoquant chez Annie des réactions soudaines du genre “Non mais tu peux pas dire ça”, “Ah ouais, mais elle c’est certain qu’elle va mourir”, “En vrai, ça se voit trop qu’ils veulent le rendre gentil”, bref, assez peu précis comme commentaires, ils pourraient s’appliquer à quatre-vingt-dix pourcent des programmes de streaming existant aujourd’hui. François, lui, traîne sur son portable, à moitié disparu entre les coussins, avachi comme il est, seule sa silhouette trop longue l’empêche d’être englouti.
— Ça pourrait te plaire tu sais, Clo’ ! Il y a un perso c’est tout toi en plus, c’est super drôle.
Ça y est. À partir du moment où ils commencent à nous attribuer des personnages ces deux-là, c’est terminé.
— Oooooh non mais tu sais qui irait super bien à François ?
Elle chuchote sa réponse à Rick, et ils éclatent de rire, rappelant au groupe un François qui sent qu’il était concerné.
— ‘avez dit quoi encore ? mâchonne-t-il à peine, sachant parfaitement qu’avec Annie et Rick, la soirée peut s’avérer longue pour lui. Il les fixe de ses grands yeux ronds, passant de l’un à l’autre tandis qu’ils rient de plus belle. Dada laisse échapper un pouffement face au long merlan ahuri, et contagié je la rejoins. Déso Franco, la nuit est à peine entamée.

— cerne surtout Clo’ limite.
Je retourne mon visage vers François, double-clignant des yeux pour me recentrer sur les bribes que je viens d’entendre. À ma réaction, il me rend un signe vertical de la main genre “Naaaah, t’occupe.”, en la balançant de haut en bas comme une petite tape. Dada s’est vite fait retournée vers moi, a souri, et est revenue au sujet sans temps d’arrêt supplémentaire.
— Mais oui, c’est ça le problème quand t’as des institutions aussi mal foutues,
…et j’en ai pas entendu plus. Mon esprit est déjà reparti derrière la vitre, on a beau les avoir tous les jours ces loupiotes quadrillées démesurées, ça reste hypnotique, faut bien l’avouer. De jour elles font compétition au soleil, la nuit elles le remplacent. Et devant, t’as toujours nous, les mites, qui regardons les petits boutons s’éteindre et s’allumer un par un puis briller de toutes les couleurs. Et encore, d’en bas c’est facile d’en rater la moitié de ces gratte-ciels illuminés, mais ici, au soixante-treizième étage, on a une bonne vue d’ensemble. Pourtant, dans cette situation, je sais pas si c’est vraiment le paysage urbain ou la dérive du sujet en politique qui m’a fait automatiquement me détourner de la discussion. Ils savent que ça m’ennuie, mais ils savent surtout que ça me dérange pas qu’ils en parlent, que comme ça j’ai mon petit moment aquarium, poisson paumé derrière sa fenêtre. Rick et Annie avaient fui eux aussi depuis un moment sur le dance-floor, même s’ils se plaignaient des choix discutables en termes de musique techno diffusée, ils avaient trop envie de danser pour se laisser abattre par ça. Oh-oh. Ils arrivent. Ils m’ont vu. Eye contact. Je vais avoir du mal à y réchapper cette fois. Je me cache en prenant une longue gorgée de mon cocktail, mais heureusement c’était pas moi leur cible. Chacun a chopé une des manches du sweat vert de François, et s’est mis à tirer pour décrocher le militant de son canapé. Lui fait semblant de s’en foutre, et continue à répondre à Dada comme si de rien n’était. Constatant qu’il a l’air déterminé à ne pas bouger, ils se tournent vers moi. Et merde.

— Ouais, je vais juste chercher mon verre !
Personne ne croit une seconde à mon excuse, pas même moi, mais on s’en fout, j’ai besoin de ma trêve. Je sais pas ça fait combien de minutes qu’on rebondit, mais je me sens déjà suant. Je me laisse m’échouer à côté de Dada, qui avait survécu aux assauts répétés car elle “garde les affaires”. Pfff. Froussarde. Je sais bien que j’avais aucune chance avec ma masse et ma volonté bien inférieures à celles de François, mais même lui avait finit par succomber quand, à force de tirer sur les manches ils lui avaient carrément volé son sweat, et que Rick l’avait attaché à sa taille pour le forcer à venir le chercher. Dada, elle, parfois nous regardait danser d’un air narquois, prenait le temps de régler en douce des verres, et surtout, résistait à l’appel de la fièvre trémoussante. Moi c’est mes yeux qui résistent plus, je les frotte pour en chasser tous les flashs multicolores de la piste de danse, et mes oreilles aussi demandent une pause. Quand je retrouve mes sens, je la vois me regarder, nos verres à la main, elle me tend le mien et attend qu’on fasse semblant de trinquer, je m’exécute et on termine nos cocktails d’une traite. Il faisait trop soif pour en laisser une goutte.
— Tu vois quand tu veux, que tu danses.
Elle soupire en me souriant. Je veux répondre, mais je sais pas quoi répondre, déjà parce que mon cerveau est encore en vrac après le surplus d’headbang, et surtout parce que je sais qu’elle a raison, et que ce serait que de la mauvaise foi de lui répondre. Alors je lui singe son sourire en l’exagérant bien, et s’ensuit une série de grimaces terminant en gloussements stupides.
— Parce que toi, tu danses pas peut-être ?
Elle me rend un regard désabusé, suffisant à donner sa réponse évidente. Mais une Annie trop motivée et kidnappeuse plus tard, et la voilà disparue, même si elle criait presque à l’alerte enlèvement en riant.

— Merci.
Le fumeur rend son briquet à Annie et s’éloigne un peu. Sur la terrasse, peu de monde. Ce gars-là, deux gens adossés contre la baie vitrée accompagnés de leurs verres, et nous deux, Annie et moi. Elle tire un coup rapide, et sous mon regard s’agite un peu.
— Maiiis je fume plus autant t’inquiète. Qu’en soirée. Et c’est que ma seconde !
Et sous mon regard fixe, elle me tend sa clope, pour me la proposer. Je fais un petit mouvement de non avec ma tête, avant de lui piquer en vitesse, tirer encore plus vite, et la renfiler dans ses doigts. Ça la fait rire un peu, d’un ricanement déformé par la fatigue et l’alcool, un peu. Elle me pince la joue et la secoue comme on fait à un gosse pas sage, et là c’est moi qui ris.
— Mais c’est que ça piquerait presque ! Tu commencerais pas à avoir de la barbe toi ? Nooon promets-moi t’as jamais de barbe, comment tu peux être notre bébou avec une barbe, jamais.
Je réponds en tirant la langue et mimant un regard coupable.
— Non mais vraiment, je plaisante pas !
Elle s’esclaffe.
— Il faut bien que je puisse te reconnaître quand je reviendrai !
Puis elle ébouriffe amicalement, enfin essaie, mes cheveux trop courts. Puis s’accoude à la rambarde métallique et contemple à son tour les lucioles artificielles. Je sais pas quelle heure il est, mais il commence à être tard, la nuit juste au-dessus de nous serait ébène si elle n’était pas chargée de toutes ces électricités flamboyantes. La palette de l’électricien artiste donne au noir une luminosité inimaginée. Je me concentre sur ça pour éviter de penser à ce qu’elle me dit. Ça fera au moins un an, voire deux, c’est long.
— Vous allez me manquer quand même. Heureusement que j’aurais l’aut’ Franco avec moi. Non mais oh. Partir aussi loin juste pour les études, je sais que c’est chaud, mais eh, j’en ai besoin. Et puis, les voyages forment la jeunesse, non ?
Annie avait prononcé ces derniers mots en tenant d’imiter un vioque, ou un slogan, dur à dire. Mais c’était drôle de toute manière, alors on glousse un peu, et ça la fait s’enfoncer dans le sweat à capuche vert, la prise de guerre, la preuve de victoire sur le non-dansant de tout à l’heure. Elle tire sur sa cigarette à nouveau, me la retend, cette fois je ne la prends juste pas. Et elle, elle reconnaît la feinte musique qui vient de se lancer de l’autre côté de la baie vitrée et yaourte à tue-tête en murmurant.

— File-moi ça, toi.
Dada m’a pris le sweat des mains pour en faire un coussin et réajuster sa tête. Elle est par terre, sur le carrelage moyennement (mais suffisamment) propre, appuyée contre le canapé, et moi sur ledit canapé. Je la comprends, par terre il fait plus frais. Le propriétaire du sweat, lui, se trouve sur le sofa d’en face, très profondément endormi depuis longtemps déjà. Si on a gardé le sweat, c’est parce qu’Annie nous l’a passé en partant, elle a son avion dans quelques heures et elle doit récupérer ses affaires chez sa mère, depuis qu’elle a rendu son logement. François ne la rejoindra que plus tard, genre un mois, lui n’a pas de rentrée à prévoir, il suit Annie, et il trouvera de quoi bosser sur place, tout simplement. Parce que les relations à distance c’est compliqué, il paraît. Et même si elle nous a avoué penser à le garder, le vêtement, pendant ce mois, elle a eu peur que le dadais chope froid ce soir. Alors elle nous l’a laissé à nous, plutôt qu’à lui, il dormait déjà quand on est revenus de la terrasse et elle trouvait ça trop chou, alors elle l’a juste embrassé doucement au moment de partir, pour ne pas le réveiller. Quant à Rick, ça fait un moment qu’on sait plus trop où il est, la dernière fois qu’on l’a vu il s’était trouvé un beau roux sur la piste et ils s’étaient entraînés mutuellement dans un coin plus tranquille. Alors on est juste tous les trois, François, Dada et moi, allongés différemment sur les canapés roses, dans un silence qui se savoure. Pas un vrai silence, non, parce qu’en fond la musique est passée sur des accords électro ou des lignes de basse assez doux, et bien entendu l’animation autour de nous continue à exister, juste un peu plus doucement au fil de l’heure. Un bout de moi aimerait entendre Dada, mais je sais que Dada est comme moi, que dans juste le silence on sait trouver des choses, mais là je veux pouvoir profiter de sa voix encore un peu, pour changer. Mais je n’ose pas briser ce mutisme commun. On a trop vécu de trucs dans le tacite, en fait je sais même pas pourquoi je veux entendre sa voix. On a elle, moi, et les lumières de la ville, c’est suffisant non ? Je crois que c’est parce que c’est celle que je connais le mieux, de nous cinq. Depuis le plus longtemps. Mêmes écoles, à peu près, c’est pour ça. Seulement depuis deux ans elle bosse dans un café assez moyen, on se voit moins, presque rarement en fait, mais elle aime bien. Et surtout ça lui convient. C’est plus simple. Qu’est-ce qui est plus simple ? Je sais pas, j’assume juste. Je vais taire ma tête et laisser le silence faire. Notre passé commun est suffisant pour le combler, pas besoin de mes pensées.
— Et toi, tu deviens quoi ?
…qu’elle me dit.

— J’arrive après la bataille à ce que je vois !
Je pointe discrètement le beau au bois dormant du doigt, et Rick baisse d’un ton sa voix.
— Fallait me dire quand Dada se barrait !
— On savait pas où t’étais, on voulait pas te déranger. Elle doit bosser tout à l’heure alors elle s’est taillée pas trop tard.
— Ah ouais. C’est pas grave, de toute façon on se remet bientôt ça hein ?
— Oui. Enfin si on peut.
Je crois qu’en arrivant il s’apprêtait à s’installer et à nous raconter la vie entière du gars qu’il venait de rencontrer, avec qui il avait passé une nuit à discuter, juste discuter, pour lui c’est ça, quand il a un crush c’est jamais un “coup d’un soir”, c’est juste discuter jusqu’à n’en plus pouvoir, jusqu’à tout savoir d’eux. Et après il garde le numéro, et nous raconte tout. Mais là, il a dû voir mon air éteint, et si je suis la seule oreille disponible, je ne suis pas la plus réceptive vu mon état. Il se contente alors de me donner deux petites tapes sur le genou, mes épaules étant trop enfouies dans les coussins pour être accessibles facilement. Puis Rick se tourne vers la fenêtre, je suis son regard et je vois le noir lumineux du ciel commencer à très vaguement se colorer.
— Va falloir penser à rentrer, vous deux, je sais que ça ferme jamais ici mais quand même. On se dit à très vite !
Et il disparaît dans un coin mort de ma vision. Probablement de retour chez lui. Il a la chance d’habiter pas si loin, et chez ses parents en plus. Je sais pas comment il fait pour fourrer autant de films et de séries dans son emploi du temps en plus de son apprentissage, mais je me dis que pas avoir l’argent à penser ça aide. Je m’assieds et je m’étire pour pas sombrer comme François. Il ne reste presque plus que nous deux dans le bar. Plus de musique depuis longtemps. Je refuse de regarder l’heure, mais je l’imagine assez bien. L’autre a à peine bougé depuis tout à l’heure, sa constance de sommeil est assez impressionnante, là, dans son large t-shirt froissé, il a l’air si bien parti. Je l’aime bien le gaillard. Définitivement celui que je connais le moins. C’est Annie qui nous l’avait ramené. Il a une sorte de parole assez captivante, quand il est lancé il devient passionnant. C’est un espion je me dis parfois, tellement il en sait des choses, c’est juste qu’il en sait trop. Et autant j’adore les énergies bavardes d’Annie ou Rick, autant j’adore l’accord tacite que j’ai souvent avec Dada, mais là quand je discute avec lui, y a une répartition presque égale de la parole, ça m’intéresse. C’est peut-être parce qu’on se connaît pas encore assez du coup on a des temps de parole normaux. Qui sait ? J’adore parler avec lui pour cette raison. Parce que pour une fois je parle. Mais là ça va être compliqué vu son état. Alors je m’approche de lui, le secoue un peu, rassemble les dernières affaires et patiente pendant qu’il bâille à s’en décrocher la mâchoire. Puis qu’il peste à voix basse :
— Et merde elle s’est barrée, je le savais que j’allais la manquer.

Dehors, l’effervescence achève de nous réveiller. Même si je sens que je pourrais m’effondrer en deux secondes si je le voulais. On prend un bout de bus ensemble, il me parle de là où ils s’en vont, je crois que c’est en Europe du Nord, mais j’étais trop crevé et il y avait trop de bruit pour que je saisisse tous les mots. Ça m’empêche pas de lui poser plein de questions. Ils seront bien là-bas, avec Annie, j’en suis certain. Il descend bien avant moi, pour rentrer il doit choper une autre ligne. Moi j’attends le terminus et je termine à pied. Comme toujours. Alors je regarde dehors, ces mêmes lumières que cette nuit, pas moins allumées, mais moins lumineuses, car le soleil est remonté. Depuis en bas, elles semblent monter et bouffer les nuages, on devrait appeler ça pas des gratte mais des bouffe-ciel, ces statues habitées en finiront jamais de monter. Elles ont devant elles tout le ciel pour monter encore, et s’étendre encore et encore, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus personne pour les faire grandir. Quand je descends du bus je remarque ma bêtise. J’ai sur moi le sweat à capuche vert. Je l’avais enfilé peu après le départ de Dada, je commençais à avoir froid, seul avec la nuit et les loupiotes. Et malgré un trajet entier, de l’ascenseur à la rue à l’arrêt de bus au bus en lui-même, aucun de nous l’a capté. Je me sens con de notre cécité stupide, mais je ne regrette pas. Je pourrais bien lui rendre avant la fin du mois. Mais pour l’instant je le garde. Il a vécu toute la soirée, et en lui je sens quatre chaleurs différentes qui me protègent du froid matinal. Je hausse mes épaules pour m’enfoncer un peu dedans, frottant ma nuque contre la capuche repliée. Un dernier confort, inestimable, que je vais devoir ne pas oublier de ramener.

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