Vous pouvez vous en aller maintenant.
J’ai terminé, madame Dontand.

Madame Dontand s’empressa de déplier sa jambe de pantalon. Elle voulait recouvrir sa jambe un peu grasse. Ou alors sa plaie, même pansé un abcès ouvert est rarement source de fierté. Ou tout simplement elle voulait réajuster son pantalon. Peut-être bien, oui, qu’elle désirait simplement réajuster la jambe de son pantalon car c’est plus confortable, et plus joli, et que les pantalons sont faits pour être portés avec les jambes dépliées, et non pas encombrés d’ourlets recroquevillés à la base de la cuisse.

Madame Dontand avait eu du mal à se relever, car Catharine était restée debout, à côté, fixant l’ouverture maintenant doublement recouverte. Madame Dontand n’était pas très vieille, mais le fauteuil du cabinet était suffisamment penché en arrière pour qu’elle soit obligée de fournir un effort de balancement avant de se défaire du dossier. Elle paraissait contrariée, dans ses yeux on le voyait qu’elle pestait un peu, contre cette infirmière apathique et sans bienveillance, ah oui, vous pouvez dire qu’elle est professionnelle, mais seulement à moitié professionnelle, le médical c’est aussi un milieu du social, c’est au moins la moitié du travail que de s’occuper des gens en plus de s’occuper des maladies, ça je vous le dis. Pourtant Madame Dontand a sourit, un peu, à mi-chemin entre le rictus de la gêne et celui de la politesse. Puis elle est sortie en direction de l’accueil en chuchotant un “au revoir”, ne souhaitant pas l’assumer complètement car elle ne savait pas si elle aurait une réponse.

Catharine ne donna pas de réponse. Elle restait figée debout, le regard figé sur les plis du jean recouvrant la blessure puis sur la porte s’étant refermée derrière la Dontand, les deux mains figées l’une dans l’autre au bout de ses bras las, figée dans ses pensées. Le marbre finit par se remettre à mouvoir et elle se dirigea vers la poubelle, dont dépassait discrètement la bande de gaze humide, qu’elle tira d’un geste sec, puis militairement passa par l’annexe, puis devant la réserve pour atteindre le vestiaire sans déranger ni être dérangée d’un quelconque regard extérieur qui aussitôt verrait le pansement souillé, patienta quelques secondes devant la porte, guettant à l’ouïe la présence d’un ou d’une collègue, puis entra une fois assurée de l’absence de témoins.

Catharine entra, se posta à l’évier de service le plus éloigné et rinça avec soin le bandage, à l’eau claire, sans savon, juste à l’eau pas exactement pure du robinet, elle trempa le coton, la gaze, le pus, le sang, elle ne frotta pas elle rinça juste, regarda les fluides couler, la sauce jaunâtre et rouge fuir par le siphon, elle regarda cette étrange peinture disparaître et tout de suite, mécaniquement elle fit deux pas vers son casier, sortit sa petite clef qu’elle fit tourner sèchement mais n’ouvrit qu’à peine, pour ne pas montrer à quelque soudain espion ce qu’elle rangeait, qu’elle collectionnait, qu’à côté de ses affaires soigneusement pliées elle en avait une multitude de ces bandages, du plus au moins rougeoyant, du plus ou moins sec, selon l’heure de la collecte, du rinçage, et de la pose dans le casier, étendus, accrochés, pliés quand il y en avait trop, ils séchaient lentement, et vivement elle ajouta Madame Dontand à cette exposition, referma le casier d’un coup de clef et se figea. Puis ses épaules se détendirent. Et elle repartit préparer la visite du prochain patient, attendant la fin de la journée, comme toutes les autres journées, comme tous les autres travailleurs, elle entrevoyait sa soirée et cet objectif lui permettait d’attendre pour atteindre sa soirée, métalliquement, froide, opérationnelle, solide.

Catharine fermait les locaux. Comme tous les jours elle fermait les locaux, mais c’est ce qu’elle voulait, cela signifiait plus aucun indiscret pour la surveiller quand elle ouvrirait son casier, prendrait toutes les bandes délicatement et les déplacerait jusqu’au cabinet deux, qu’elle les disposerait les unes à côté des autres sur le fauteuil, formant cet étrange passage piéton ensanglanté d’un trajet de la tête aux pieds, puis quand elle se déshabillerait, qu’elle plierait et déposerait son pantalon sur un comptoir, vite rejoint par sa blouse, et qu’elle s’assiérait sur le sol. Comme tous les soirs de semaine. Et comme tous ces soirs, personne. Alors, ainsi installée sur le carrelage froid, elle arracha lentement ses propres bandages. Ses jambes en étaient recouverts, ses bras, emmitouflés, sous ses vêtements se cachaient une momie humaine. Elle retirait chaque bande individuellement, sans grimace de douleur, sans recul de dégoût mais avec une once de mélancolie, peut-être, au fond de ses yeux figés. Elle les retirait et en faisait une pile soigneuse, à côté d’elle, parallèle aux rainures du carrelage, une pile qui se formait lentement au fur et à mesure qu’elle muait. Et une fois la pile terminée elle se leva, la posa dans ses deux mains et l’apporta à la poubelle, dans un mouvement lent presque expiatoire. Enfin, elle se retourna. Elle regarda la rangée de bandages. Elle pinça le premier, le plus proche, elle attrapa ce poème déchiré nauséabond et commença à l’appliquer sur sa jambe pourtant immaculée.

Un soupir de satisfaction écarte ses lèvres alors qu’elle sent la texture sèche contre sa cuisse et soudain elle ne peut s’empêcher d’en attraper une seconde, une troisième, enrouler le tout, consolider la structure, couvrir tout, se recouvrir toute entière, nourrir sa peau de ces papiers amers, devenir ce collage, absorber le peu qu’il reste de ces patients, comme un témoignage d’eux, un bout de leur personnalité, mieux que leur voix ou que leur nom, c’est leur sang qu’elle sent et ressent et s’enroule et sa peau douce s’empiffre de ces sens si bien qu’elle s’enivre et savoure sa séance, enfin connaître la source de ces passants, leur essence, trouver un peu de vie sous ces spectres, tenant à peine à leurs vêtements, se sentir vivre et les sentir vivre et la dernière de ces bandes se posa et c’est comme si quelqu’un venait d’éteindre la radio. Elle serra fort son corps, espérant conserver cette énergie qui l’abandonnait, et resta prostrée quelques minutes. Sa main faible finit par quitter cette boule de papier et de chair froissée pour attraper ses vêtements et les jeter à son côté. Elle enfila une jambe, puis une autre. Elle se rhabilla, puis sortit de quoi désinfecter, pour nettoyer le fauteuil. Elle vérifia qu’elle avait bien sur elle les clefs du cabinet, vérifia que toutes les lumières étaient éteintes, puis sortit, ferma la porte à double tour, et rentra chez elle.

Catharine s’en alla dans la nuit déjà avancée.

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