Je me souviens très bien de cette photographie. Il s’agit d’une image une peu vieille, datant d’il y a vingt ans peut-être, prise avec un appareil photo dont la qualité a très mal vieilli. Elle présente une petite fille, encore de très jeune âge, deux ou trois ans peut-être ? Elle porte des nattes, comme toute petite fille cliché de l’époque, dans ses cheveux fins à la couleur indéterminée entre un châtain moyen et un blond. Elle est affublée d’une robe d’été assez simple gris-bleu avec des fleurs dessinées dessus. L’enfant se trouve par terre, assise. Ses doigts joufflus tiennent d’anciens jouets, un monument en plastique et des cubes en bois. Ses joues rondes encadrent une bouche à l’expression incertaine, dont dépasse un bout de plastique. Son regard, pas assez souligné par des sourcils trop fins et épars, regarde directement l’objectif. Au début on pourrait croire qu’elle a été prise sur le fait. Mais plus on observe, plus on se rend compte de l’intensité sortant de la profondeur de ses pupilles. Elle fixe délibérément la caméra. Elle la défie. Elle la condamne. Je le sais aussi car cette petite fille, c’était moi.

J’ai grandi dans un foyer moyen, puis dans une école moyenne, entourée de gens normaux, une enfance parfaitement banale, comme tant d’autres. Des parents moyens, de la classe moyenne, une ville simple, de taille moyenne, puis un collège moyen, avec des élèves d’un taux de stupidité moyen, lié à l’âge moyen, et au lycée même histoire. Il serait facile de lancer un album photo de chez moi au milieu de quelques autres de chez d’autres, et d’être incapable de les différencier. Si ce n’est pour cette photo de moi très jeune. Ou de toutes les autres captures où le photographe a eu le malheur de me faire viser l’objectif. Ces mêmes billes sombres qui transpercent l’image. Impassibles. Pourtant je n’étais pas apathique. Je n’étais pas insensible. Je n’étais pas belliqueuse non plus, même pas un garçon manqué. J’étais normale, comme tous ces gens normaux dans ma vie normale. J’avais des connaissances normales, des amis normaux, des cours normaux, des repas normaux, comme celui durant lequel j’ai cassé un verre d’eau plein sur la tête de ma voisine de table Julie. Comme ça, sans raison. Pour voir ce que ça faisait. Vous voyez ? Curiosité. Typique du jeune âge. J’ai continué mes études, sans encombre, mes parents et moi avons déménagé, dans une autre ville normale et banale, bref, vous connaissez l’histoire.

Ici, ce sont les dessins que je faisais petite. Ils sont rangés après les photos. J’aimais bien les châteaux, les grands palais, les vastes forêts magiques, comme ça peut se voir. Les princesses, rois, et fées, moins. Je préférais jouer avec mes blocs plutôt qu’avec mes poupées, c’est tout. J’étais une constructrice. Beaucoup d’enfants jouent avec des briques de construction, mais je pense que chez moi c’était prémonitoire, cela annonçait ma carrière en tant qu’architecte. J’ai beaucoup travaillé pour cela, mais ce n’était pas pour le beau salaire ou la belle fierté parentale, je faisais cela uniquement dans le but de voir mes propres créations émerger des blocs de béton, des plaques de métal, des poutres de bois, des dalles de pierre, ce que j’imaginais apparaître sur la terre ferme, à taille humaine. Comme toute personne habituelle, j’ai eu ma phase adolescente. Il fallait être un peu rebelle, c’est ce que les hormones et le groupe essayaient de faire croire. Alors ce que j’imaginais était forcément provocateur. Des tours qui se courbent pour se manger elles-mêmes, des stades qui se refermaient sur eux-mêmes tels des mâchoires, des maisons aux murs de polystyrène fins qui pouvaient être poussés et déformés, puis tomber et s’envoler. C’est ce qu’on voit sur ce croquis. Amusant, non ? J’avais de l’imagination, comme tous les jeunes.

J’ai dû me recadrer pour les écoles, puis pour les commandes. Imaginer des espaces “modernes”, “ergonomiques”, “de demain”. Leur futurisme m’ennuyait, mais surtout car il ne s’agissait que de classicisme déguisé. Les mêmes édifices qu’hier, saupoudrés de magie utopique commerciale. Rien de bon. On a fini par me proposer la construction d’un stade, celui du bourg ennuyeux dont je venais. Le second, le premier avait déjà son stade trop commun. Ils cherchaient de quoi rendre la ville plus attractive. J’ai revisité mes plans de mâchoires, je les ai rendus plus imaginatifs, en modifiant certains points d’accès, revoyant la forme pour augmenter sa capacité d’accueil, mais surtout, j’y ai ajouté des dents. Ils ont pris ma proposition pour un cactus et me l’ont renvoyée. Je l’ai retravaillée, j’y ai rajouté plus de dents. Ils l’ont prise pour un hérisson et l’ont acceptée, si bien que l’animal est même devenu la mascotte de leur équipe locale. Ironique, n’est-ce pas ? C’est bien dommage, j’appréciais mes dents. Au moins, ils avaient fini par la prendre. Il faut parfois savoir déguiser ses intentions et forcer un peu. Chacun triche à sa manière, voici la mienne.

On m’a parfois dit que j’aurais dû devenir sculptrice plutôt qu’architecte. Que ma créativité pourrait mieux s’exprimer hors d’un cahier des charges lié au taux de croissance de la population des quartiers et au nouvelles normes d’habitations en vigueur. Mais peut-on vivre dans une œuvre ? Rares sont ceux qui le font, et ils paient souvent une fortune pour avoir une maison “écologique” ou “designer” qui bien souvent est trop éloignée des lieux de vie, des porte-monnaies, et/ou du bon goût. Ce qui m’intéresse, moi, c’est d’imaginer le monde qui traverse mes pièces, pas qui l’observe de loin derrière un petit écriteau pour dire que c’est joli et continuer l’exposition, non. Quel est l’intérêt de la construction sans vie à l’intérieur ? Mes plans ne sont pas des plans d’extérieur, mais des plans de tout angle, il faut que l’on puisse vivre dans mes espaces, qu’on puisse y penser, qu’on puisse y crier, qu’on puisse y cogner.

Cependant, s’il y a une chose que j’avouerais partager à “l’art”, c’est l’éphémérité. Bien sûr, il y a les classiques, les œuvres intemporelles, mais celles-ci sont vues, revues, et ennuyeuses. Je vous parle des véritables créations contemporaines, celles qui apparaissent dans un coin de la ville en naissant, et qui éclosent, muent, se fanent, meurent et tombent dans l’oubli, tout cela plus vite qu’un papillon. Je change souvent de manière de penser le bâtiment, mais je garde cette constante en tête. Cette constante de l’inconstant. Les gens évoluent, les goûts aussi, rien n’est fait pour rester. Il m’arrive de penser à quelques-uns de mes travaux, souvent avec dédain. Ce que j’ai créé est parfois déjà obsolète et devrait être remplacé. Malheureusement du monde l’occupe, la commune n’a pas assez d’argent, le lieu n’est pas assez stratégique, et cætera. Des contraintes empêchant tout progrès vers une industrie architecturale florissante, ne trouvez-vous pas ? On s’accroche trop aux vieilles choses, qui restreignent l’expression d’aujourd’hui. Et si mon expression d’aujourd’hui est l’édifice, alors mes édifices je rayerai pour mieux les réécrire.

Voilà pourquoi j’ai déjà fait détruire deux de mes complexes habités, ma galerie commerciale, et mon stade. Et surtout, voilà pourquoi vous êtes tous rassemblés ici aujourd’hui, n’est-ce pas ? Un tel événement sera un grand jour pour l’avancée humaine, n’est-ce pas ? Disons non à l’architecture pour pouvoir dire oui à la nouvelle architecture. Vous savez quoi ? Peut-être que j’ai gardé cela de ma période adolescente, ce côté un peu rebelle. Il m’arrivait d’avoir des crises soudaines de colère, et de lancer mes meubles à terre lorsqu’ils ne me plaisaient plus. Ensuite je ramassais les bouts, triais ceux qui me plaisaient et ceux qui ne me plaisaient pas, et remplaçais les étagères et la commode comme je l’entendais. Chambouler un peu les choses, par envie. Hilarant comment la jeunesse peut nous pousser à voir plus loin, n’est-ce-pas ? Heureusement, j’ai changé, depuis. Grandir m’a permis d’accéder à cette nouvelle échelle, et d’accéder à vous ! Oui, c’est vous, vous tous, que je regarde. Je sais que cela est diffusé et que vous me voyez même depuis vos fauteuils démodés, qui sait, peut-être depuis l’intérieur de l’une de mes créations ? C’est à vous que je donne ce regard et à vous que je lance ce défi : Quand je vous aurais permis de recréer à partir des morceaux de vos anciens, faites-donc du nouveau ! Exprimez-vous ! Je suis sortie de la définition même de la banalité, cela ne m’a pas empêchée de devenir une des actualisatrices de la pensée planétaire ! Toute révolution peut venir du rien, si on ne l’entrave pas. Alors ne me décevez pas, faites-le avec valeur, ambition, courage, mais renouvelés d’un souffle jeune. Ne vous attardez plus sur les anciennes pensées. Démolissez-les.

Je ne vais pas vous faire attendre plus longtemps. Changez donc la caméra, les boulets de démolition et les explosifs s’impatientent ! Dans quelques secondes, le passé dans lequel vous êtes enfermés sera divisé en morceaux, il suffisait de me le demander. Faites le décompte avec moi, voulez-vous ? Cinq, Quatre, Trois, Deux, Un… Boum ! Adieu, Statue de la Liberté !

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