Au commencement était la lune. Et les feuilles, et les troncs, et le souffle froid d’une brise automnale parcourant les bois. Ces images sont les plus lointaines dont pouvait se souvenir l’Entité. Son premier réflexe avait été de se relever pour se mettre à courir, aussi vite et aussi loin que possible. Esquivant souches et branches, traversant sans même y penser ronciers épais et étendues boueuses, elle avait couru jusqu’à ce qu’une force la stoppe net dans sa course. Sous sa vue s’étendait une longue ligne de bitume, disparaissant dans un virage sur sa gauche, se cachant derrière un mur sur sa droite. En face, de l’autre côté de la frontière d’asphalte, se tenaient quelques maisons, certaines encore allumées, d’autres parfaitement endormies, un parc pour enfants, vide, quelques véhicules garés ici et là, et des jardins se succédant, une armée de petits royaumes individuels séparés par de maigres mais élégantes haies, semblant s’étendre vers plus de maisons encore. L’Entité, stoppée nette dans son élan, voulut amorcer un nouveau pas vers ces habitations. Mais le talus la retenait, chaque pas dépassant le ridicule monticule ne parvenait pas à atteindre le gravier noir, et lorsqu’elle décida de baisser son regard, elle vit et sentit enfin chaque brin d’herbe s’attacher à elle, la retenant amoureusement du côté sauvage de la route. Alors l’Entité s’arrêta. Et se mit soudain à comprendre. Son esprit forma une réflexion, naturellement, sa première pensée. L’Entité se retourna et, prenant enfin le temps d’admirer la forêt, l’entendit l’appeler de toutes ses fibres. Un grondement lointain lui fit tourner la tête vers le bout de route s’enfonçant dans les terres, et très vite une automobile se montra, et l’Entité, ne s’écartant pas du bord de la route, força un écart à la voiture, qui, perdant le contrôle, manqua de peu de s’enfoncer dans le bord opposé. Voyant la conductrice ne plus bouger à son volant, elle comprit qu’elle la fixait, terrifiée, le souffle lourd, avant de trouver la force de faire tourner la clef et de redémarrer en trombe. La fumée crachée par la fuite mécanique parvint aux sens de l’Entité et la fit suffoquer, la forçant à se replier entre l’écorce chaleureuse des piliers sylvestres. C’est alors qu’elle réalisa. L’Entité appartenait à la forêt, et la forêt lui appartenait.

Le lendemain de cette nuit, l’Entité explora son territoire. Elle ne découvrait pas les arbres, mais les appréhendait maintenant sous un nouveau jour, les humant, les effleurant, se mêlant à eux comme jamais auparavant. Chaque animal qu’elle croisait ne fuyait pas, au contraire, ils étaient d’abord intrigués, puis attirés par sa présence. Dans leurs yeux l’Entité pouvait lire une amitié et un respect sincères. Leurs regards semblaient également porteurs d’une demande, certains étaient effrayés, d’autres en colère, tous exprimaient une même volonté : celle de se lover contre l’Entité, un instant, amicalement mais également comme signe de soumission à ce qu’ils considéraient être leur nouveau gardien. Une fois, un bruissement proche fit fuir ses nouveaux compagnons, et elle trouva trois humains se promenant eux aussi sur son territoire. L’un crachat, une autre laissa nonchalamment tomber un emballage en plastique, et ce fut pour l’Entité comme si c’était à sa figure que l’on crachait, son corps que l’on salissait ainsi, et prise d’un soudain élan de fureur, elle bondit devant eux, et ces derniers s’enfuirent sans plus poser de questions.

La forêt couvrait un large terrain, et par son errance lente et contemplative, l’Entité mit de longues heures avant d’en faire le tour. Elle finit même par retrouver ce long serpent de bitume et le longea, cachée cependant derrière la lisière cette fois, ne souhaitant pas paniquer les conducteurs, s’alternant régulièrement sur cette longue route de campagne. L’Entité avait compris maintenant ce qui pouvait causer la terreur chez ces humains : Son apparence était cotonneuse, translucide, flottante, vague, un tourbillon léger de verdures, voilà ce qu’était l’entité, et d’humanoïde elle n’avait qu’une vague silhouette, le reflet que lui avait rendu une vaste flaque ne lui donnait même pas de visage. Et alors que l’Entité retrouva la même petite ville qui avait assisté à son éveil, elle aperçut quelques personnes qui traversaient pour cheminer dans la forêt. Ce groupe-ci ne donnait pas la même impression : Ils étaient une petite dizaine, la plupart d’entre eux étaient vêtus de noir, avançant ensemble, mais éloignés de plusieurs mètres les uns des autres, semblant scruter chaque détail de cette forêt, mais surtout, commettaient un bien pire affront, plusieurs d’entre eux tenaient des chiens en laisse, qui terrifiaient, l’Entité le savait, le sentait, la faune, sa faune, et un par un, elle effraya les marcheurs, solitaires ou par deux, et bientôt le groupe se rassembla à l’entrée de la forêt, inquiet, et débattit plusieurs minutes pendant qu’elle les observait de loin. Ils finirent par s’en aller, et l’Entité considéra cela comme une grande victoire, sa première victoire, de la forêt sur la main humaine.

Les semaines, puis les mois, passaient et l’Entité se familiarisa avec le lieu, apprit à connaître chaque vie, végétale ou animale, en détail, s’entretenait avec chacun et s’appropriait de plus en plus le lieu. Chaque rencontre humaine se terminait de la même manière, dans la terreur pour eux, dans les rires pour elle, aussi se faisaient-elles de plus en plus rares, de plus en plus éparses. Les chasseurs ? Ouste, de toute façon ce sont les plus peureux, ils se sentent obligés de se balader avec une arme ! Les promeneurs ne sont pas toujours mal intentionnés, mais malgré tout ils perturbent le paisible de la forêt, au revoir ! Et les gardes-forestiers ? Au diable ! L’Entité était bien capable de garder seule sa forêt ! Au final, seuls les vêtus de noir semblaient persistants, du moins les premières semaines, ils revenaient à la charge, mais leur nombre diminuait, bien évidemment, grâce aux stratagèmes que l’Entité mettait en place. Elle s’alliait aux vents, aux branches et aux animaux pour surprendre toujours mieux et créer ses propres effets spéciaux pour bien faire passer son message : Ne revenez pas.

Au bout de deux ans il n’y eut plus personne. Un très rare touriste inconscient, ou un idiot avec une caméra espérant prouver l’existence d’un esprit hantant ces bois, mais jamais rien de plus. L’Entité croyait enfin connaître la paix. Mais quelques mois après les choses dégénérèrent. Le danger ne venait plus du dehors, mais de l’intérieur. Dans son royaume, les peuples commencèrent à se disputer. Les populations croissaient trop, se disputaient ou s’attaquaient, se chassaient, l’Entité avait de plus en plus de mal à se faire respecter. Les arbres ne se laissaient plus de place les uns les autres pour grandir, et les feuilles trop larges cachaient la lumière aux nouveau-nés. Les carnivores, ne craignant plus la présence, s’étaient installés en abondance et décimaient les populations trop chétives. Au sein même des espèces, la tension montait. Un énième combat de territoire entre sangliers termina en un perdant jeté sur l’asphalte, où il fut promptement renversé. L’Entité commença alors à regretter amèrement son gardiennage abusif. Elle voulut permettre aux humains de revenir, mais maintenant les animaux eux-mêmes les poursuivaient, et les arbres se penchaient sur leur passage sans plus aucune gêne pour les effrayer. Il était trop tard. Elle appartenait à la forêt, mais cette forêt belliqueuse ne lui appartenait plus. À trop vouloir la protéger, elle la voyait maintenant s’autodétruire.

Enfermée sur ce champ de bataille, l’Entité s’isola. Ses efforts pour arrêter les belliqueux ne donnant plus rien, elle avait arrêté d’interrompre les conflits. Toute connexion avec les habitants s’était perdue. Elle plongea dans un exil sylvestre, et s’enferma dans un tronc, faisant semblant d’hiberner elle aussi. Aussi mit-elle de longues minutes ce jour d’été, avant de réaliser qu’il se passait quelque chose d’inhabituel. Certains animaux couraient. Des herbes sifflaient de terreur. Les arbres semblaient tous se pencher du même côté. L’Entité sortit de son silence et réapparut, s’envolant entre les écorces, elle suivit la direction contraire à tous pour comprendre l’événement. Elle se figea en retrouvant cette route, et ce quartier, et sur le talus une carrosserie explosée, dont l’impact, sous la chaleur sèche, avait enflammé le véhicule entier, et avait entamé la lisière. Incapable par elle-même de se battre contre le feu, l’Entité hurla dans toutes les directions du vent aux animaux de fuir, et enfin ils retrouvèrent l’unanimité sous cet ordre. Elle s’occupa d’aller réveiller et prévenir chaque créature à qui l’appel n’était pas parvenu, et consola chaque plante de leur mort imminente. Elle avait même oublié qu’elle ne pouvait pas quitter la forêt. C’était simplement son instinct de gardien qui l’avait poussé à rester. Un bon dirigeant n’abandonnerait son peuple sous aucune condition.

Un bon tiers de la forêt fut détruit. Des sirènes assourdissantes, des centaines de litres d’eau déversés, des heures interminables à scruter la grande morsure avaler son chez-soi et ses voix. L’expérience l’exténua. Ainsi, quelques jours après l’incident, elle refusa de chasser cette passante fébrile qui arpentait les terres carbonisées. Soulagée, même, d’un retour d’un peu d’animation, l’Entité la suivit, discrètement, dans sa procession. Elle semblait hésitante quant à la voie à suivre, mais déterminée, malgré ses cheveux blancs et son pas lent, lourd. Elle était habillée de noir. Elle erra longtemps, une heure peut-être, avant de rejoindre une partie du bois en état. En s’enfonçant entre les arbres rescapés, elle restait silencieuse, légèrement prostrée, fatiguée de plus en plus de sa longue marche. L’Entité la suivait toujours, apaisée par sa nouvelle compagnie. Et soudain l’humaine se figea. Puis courut comme elle put sur quelques mètres, avant de s’effondrer face à une souche. Surprise, l’Entité s’approcha. Elle ne connaissait pas cet endroit. Cet arbre était mort depuis longtemps, coupé avant même son arrivée dans la forêt, et n’avait donc jamais pu lui communiquer son humeur, ni son emplacement. Elle avança encore un peu, et entendit des craquements de branches, cette vieille femme détachait maintenant une racine pourrie, comme si elle désirait creuser dans ce qu’il restait de l’arbre. Elle y arracha une petite pierre scintillante, un morceau de verre sculpté, accroché à une petite chaîne. Elle se mit alors à sangloter, puis d’une voix éraillée par les larmes, elle clama :

— Esprit de la forêt si réellement tu existes, qu’a donc fait mon fils pour mériter de mourir entre tes mains ? Ne pouvais-tu pas au moins me prévenir de son corps ? Pourquoi es-tu jaloux au point de garder pour toi le fruit de ma chair ? Édouard, reviens-moi…

Et en larmes elle fondit, resta prostrée de longues minutes, avant d’être chassée chez elle par une nuit tombante. L’étrange inconnue partie, l’Entité s’approcha de ce qui n’était maintenant qu’un bout de squelette, assis contre la souche, à moitié enterré par le temps, à moitié embrassé par les racines mortes. Une grande tristesse l’envahit, honteuse pour cette mort dont elle n’était même pas la cause, car, égoïste, elle avait voulut garder les bois pour elle. L’Entité regarda une dernière fois Édouard, comme si elle se reconnaissait dans ses orbites vides. Elle toucha ce qu’il restait de son front comme une dernière bénédiction, et s’enfonça dans les vestiges de son royaume, prête à endosser de nouveau son rôle de Gardien.

⤧  Historiette suivante Mirage ⤧  Historiette précédente Télécommunication