C’est pas une longue histoire. C’est juste une histoire qui dure depuis longtemps. Je devais avoir quatorze ans quand ça a commencé, ou quelque chose comme ça. Le genre d’âge où tu recommences à plus pouvoir dormir. Genre quand t’as deux mois tu hurles parce que tu fais pas tes nuits. Et quand t’as seize ans tu restes là à contempler ton plafond. Et il était pas à mon goût. J’ai viré les draps. On était quoi, en novembre peut-être, mais j’avais trop chaud. J’ai ouvert la fenêtre. Je voulais de l’air. Du coup j’ai regardé les maisons autour, les collines derrière. Le vent qui secouait les branches des arbres déjà nus, les feuilles mortes par terre. Le grand mur de pierres qui longeaot la rue et qui descendait avec elle dans le tournant. La route calleuse dont les trous se devinaient à peine, dans le noir. Et pourtant les lampadaires étaient allumés. Enfin ceux en état. Mais ils diffusaient qu’une vague douche sous eux, un petit spot pour ridicule show nocturne avec public endormi. La lumière arrivait qu’avec les pleins phares qui jaunissaient le bitume et les murs. Quelques conducteurs de nuit, qui se faisaient plus rares au fur et à mesure que l’heure avançait. Et au-dessus, une lune invisible, recouverte par des nuages invisibles eux aussi.

Mes bras me grattent. Chair de poule. J’éternue. Ouais, logique. On est en novembre, ferme ta fenêtre avant de choper une pneumonie. Donc le temps parfait pour sortir. J’ai chopé un plaid qui traînait par terre. Attaché sur mes épaules. Ma cape. J’enjambe le rebord, j’étire mon pied jusqu’au porche. Je descends du trottoir. Je marche sur les pointillés presque entièrement invisibles. C’est mieux quand on a plus de place. J’entends un grondement croissant derrière moi, alors je me décale. Et je fixe les phares, plisse les yeux pour affronter la puissance des soleils qui bouffent la nuit, et je fixe leur conducteur dont je peux même pas distinguer la silhouette. Reparti aussi vite qu’arrivé. Je reprends ma ligne discontinue.

Le long et grand mur du cimetière arrive enfin à une fin. Je m’arrête devant la grille du portail et je regarde le damier des tombes qui s’alignent. Certaines plus ou moins grandes, d’autres avec croix, parfois du blanc ou du noir à peine visibles vu l’heure. Pion en D3. Reine en C8. Boum. Touché. Coulé. Échec et mat, le roi est mort. Vive le roi. Un de ses cavaliers se pointe en bondissant de case en case et me fixe de ses deux yeux scintillants. Je le fixe aussi. Je l’appelle. Il s’approche, hésitant. Je passe ma main à travers les barreaux. Il la renifle, se frotte à elle. J’essaie de le caresser. Il la mord et se tire. Connard.

Je passe dans les quartiers plus éparses. Des maisons en constructions, bientôt un beau quartier pour les familles jeunes et riches qui s’installent avec leurs enfants au sourire publicitaire. Je shoote dans les cailloux des routes carrées en fixant mes pieds. Très gravillonneuses et encore moins éclairées. Croush croush des feuilles et croush croush de la route. Mais mon croush croush s’arrête. Il y a un truc par terre, on dirait un pied trop maigre et trop grand. Je lève la tête. Il y a un truc juste devant moi, trop maigre, trop grand, et qui me regarde de haut. Je crois qu’à ce moment-là je réagis juste pas. Comme si un squelette de cinq-six mètres c’était logique d’en croiser comme ça. En pleine rue. Ouais. Il réagit pas non plus. Il me regarde, du coup moi aussi je le regarde dans ses petits yeux brillants. Enfin, ses cavités oculaires au fond desquelles brillait je sais pas quoi. Je finis par lâcher le contact et continuer ma route. Il me regarde partir.

Puis je l’entends cliqueter pianissimo. Je veux pas me retourner. Je veux pas le voir. C’est pas parce que j’ai pas bronché que c’est pas flippant à mort. Je traverse le quartier, contourne des fondations, tourne après un engin, et il y a plus de route devant. Du coup demi-tour. Et là je vois qu’il me suivait, quelques pas derrière moi. Ok. Chelou, mais je vais pas questionner plus. Je réajuste la couverture. J’ai froid. Je rentre chez moi. Dans le quartier il me suit toujours. Le long du mur il me suit toujours. Devant moi je m’arrête et je le regarde. Bon heu, bonne nuit l’osseux. Que tes journées soient remplies de calcium et que ton chemin croise pas celui des chiens, ou un truc de ce genre. Je rentre dans ma chambre. Je ferme la fenêtre. Je remets les draps. Je dors.

Le lendemain je me pose pas de questions. J’ai rêvé. Logique. C’était un peu bizarre donc ouais. Rêve. Pas cauchemar. Mais pas rêve genre ooouh c’est tout beau ici j’adore ce que mon cerveau imagine dans mon sommeil ! Juste des images qui sont passées hier soir dans ma tête. Quelques jours plus tard je dors pas. À nouveau. Même plafond, même chaud, même fenêtre, même froid. Il est là, planté au milieu du cimetière. Il me regarde. J’enfile ma cape et je descends dehors. Il me rejoint en quelques enjambées. Il a des longues jambes ce grand mort. Des grands bras aussi, dont les doigts traînent par terre. Il me fixe. Je le fixe. Je démarre ma marche dans l’autre sens que l’autre fois, il me suit. Je l’attends un peu, comme ça on marche à côté. En silence. Enfin si on oublie le vent et les craquements de ses jointures qui se frottent les unes aux autres.

Des phares surgissent. Je me fais aveugler. Je me décale. La voiture repart. On la regarde partir. Ce côté-là du bourg est plus habité. Entre les habitations on a des vitrines aussi, toutes éteintes. De rares lumières allumées. On s’arrête devant une entrouverte dont s’échappent quelques accords de gratte vifs et rugueux. Une voix chante en anglais, mais on comprend rien, c’est plus du yaourt murmuré. Il commence à pleuvoir, comme pour accompagner la musique. Alors les stores se ferment et les notes s’étouffent. On reprend notre chemin. Je mets un moment avant de me rendre compte que je ne me prends pas tant de gouttes que ça. De sa main trouée le géant me fait un petit toit. Sympa. On arrive jusqu’au parc, désert. Je m’assieds sur un des chevaux à ressort, et je regarde la nuit.

La nuit, ça enveloppe. Ça cache ce qu’on veut pas voir. Ça fait apparaître des trucs qu’on oublie aussi. Ça enlève les couleurs mais ça ajoute les ombres. On voit pas pareil. On sent pas pareil. On pense pas pareil. Je crois que sa présence, juste savoir qu’il est là, ça me tend. Je sais qu’il va pas m’écraser, il a l’air très respectueux avec moi. Mais ça reste un gigantesque tas d’os qui me suit. Je sais pas si je dois fuir. Il est assis sur le toit de la structure du toboggan et me regarde toujours. Je peux pas fuir, où que j’aille il me verra. Il est trop grand. On échappe pas aux choses trop grandes. Sur le chemin du retour, quelques lumières se sont allumées. La boulangerie par exemple. L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt. Moi je me couche tard. C’est pas l’avenir que j’ai en tête. C’est la nuit.

Au fur et à mesure des insomnies, je m’y habituais. Il était toujours là, nuit après nuit, m’attendant fixement à la fenêtre. Des soirs je l’oubliais. Je dormais juste. Je me dis que ces soirs là, il m’attendait juste au cas où. Je ne sais pas si c’était vraiment un ami, mais c’était de la compagnie. Je ne crois pas que je l’appréciais. Au début en tous cas, pas trop. J’avais besoin de pas voir de monde autour pour profiter de sortir la nuit. Mais malgré sa taille, il était si discret que c’était une autre forme de solitude, tout aussi tranquille. Je m’y habituais, donc.

J’ai grandi. J’ai eu ma première soirée alcoolisée. Je l’y ai pas vu. Sauf quand j’ai pris l’air, un verre à la main. Il me regardait depuis l’autre côté du quartier. Plusieurs mois après, j’ai essayé ma première clope, un soir alors que le ciel était à peine tombé. Il me contemplait, dépassant au-dessus des arbres. Quand j’ai baisé pour la première fois, j’ai ouvert la fenêtre quelques minutes après. Toujours là. Plusieurs semaines après, quand on a cassé tous les deux, Skeletor me fixait. Chaque nuit il était là, parfois je ne m’en rendais même pas compte, mais parfois il était comme encore plus là. Insistant. Constant. Impossible à chasser. En journée ça m’arrivait de sentir qu’il m’observait. Même à midi. Je fouillais le paysage à travers les carreaux et je croyais apercevoir ce qu’il restait de son visage. Les années passaient et même si moi je grandissais, lui restait inchangé. Toujours tourné vers moi. Même quand je l’oubliais, il me voyait.

J’ai fini par déménager. Pas à cause de lui, non, mais à cause du temps qui passe et du besoin de changer d’air. Mais en ville il était là aussi. Quand j’en ai eu marre de scruter mon plafond et que j’ai regardé à travers le velux, je l’ai reconnu. Il dépassait au-dessus des immeubles les plus courts. C’était pas comme retrouver un vieil ami, non. Il y avait quelque chose de rassurant à conserver ce point d’orgue nocturne, mais une partie de moi espérait aussi s’en débarrasser. Laisser ça chez mes parents. Tant pis. J’ai pris les escaliers, et devant l’immeuble il m’attendait déjà pour arpenter les rues.

Quand je sortais le soir en pleine colère ébouriffée, il marchait plus loin derrière. Quand j’étais en phase de mélancolie dégoulinante, il s’approchait plus près. Ces moments-là je pouvais le toucher. Je m’accrochais à son tibia parfois. C’était pas un doudou. C’était pas un arbre. C’était un putain d’os et c’était rassurant. C’était comme une promesse. Quand j’étais serein il m’accompagnait normalement. On marchait à côté. Je l’apercevais du coin de l’œil. Et quand je regardais le ciel d’abord je voyais la lune, quelques étoiles, ou des nuages. Et seulement après son crâne blanc cassé se découpait dans le paysage. On l’imagine pas, mais il savait se faire invisible malgré sa taille. Et l’instant d’après il tenait à se faire remarquer.

Je rentrais parfois chez mes parents. Il était là. On sortait. Je revenais à mon appart’ en ville. Là aussi. On sortait. J’ai re-déménagé. Encore une fois dehors. Alors on sortait. J’ai fini par vraiment l’apprécier. Bien l’aimer je pense pas. Mais l’apprécier. Sa présence inoubliable et inévitable a vraiment quelque chose de rassurant. Je ne sais pas pourquoi il est juste apparu, un jour. Je ne sais pas non plus pourquoi il ne me lâche plus. Jusqu’à quand il me suivra. Mais il n’a jamais changé, il va pas se lasser.

Tu veux une taffe ? Ok. Tu sais, c’est sympa de ta part de passer. Forcément que ça m’impacte. Quand un parent crève on peut pas juste l’ignorer. Et bah ce soir là tu sais, je l’ai senti. Il était là et m’attendait dehors. Comme toujours tu me diras. Mais là je sais que si j’avais décidé de ne pas sortir, il aurait presque pu toquer. Pareil le jour de l’enterrement. Même avec l’écrasement de la fatigue, je devais sortir. Quand j’ai ouvert la porte, il était penché sur moi et son énorme crâne était presque collé à la porte.

Oui, on peut sortir ce soir si tu veux. T’attends pas à le voir. Il se montre pas. C’est le mien. Je crois qu’il est timide un peu, il préfère quand je suis solo pour venir m’accompagner. Il sera forcément là ce soir hein, mais il suivra de loin. Il fonctionne comme ça, c’est tout. Ha ha, mais non voyons. C’est pas de la folie. Je m’attendais pas à ce que tu croies tout ça de toute façon. Je m’en fous, j’ai rien à prouver. J’avais juste envie de t’en parler, c’est tout. Et depuis que j’en cause je le sens pas loin là. Je sais qu’il me regarde. Peut-être toi aussi, qui sait ? Mais c’est avant tout moi qu’il fixe. Il m’attend. Je le sais. Je le sens.

⤧  Historiette suivante Nous n'irons plus nous y baigner ⤧  Historiette précédente Une préparation cruciale