“Tant qu’il y aura des enfants, il y aura des sucreries. Et tant qu’il y aura des sucreries, il y aura des enfants.” La boutique de la fée des dents vous est ouverte du mardi au dimanche, de dix heures à dix-huit heures. Ayant débuté humblement comme une petite confiserie privée, La boutique de la fée des dents s’est développée à une vitesse surprenante. Très vite elle a remporté des concours départementaux, puis régionaux, et propose aujourd’hui un marché mondial. Pas de sous-magasins cependant, seulement l’atelier original, agrandi et amélioré au fur et à mesure des années. La propriétaire, connue sous son surnom de La fée, tient à garder sa recette parfaitement secrète, si bien que les employés n’ont qu’un aperçu partiel du processus. Comment atteindre une telle échelle d’audience dans ce cas, me direz-vous ? C’est bien simple : Un goût inimitable.

La fée explique que ce qui l’a inspirée à ouvrir une confiserie est la joie et la simplicité des enfants. Ils agissent avec insouciance, innocence, et leur sourire se doit à tout prix d’être préservé. Alors si un peu de sucre suffit à les rendre heureux, confectionner des bonbons est pour elle le plus beau métier du monde. La fée est assez réservée sur sa vie personnelle, mais a déjà dit en interview qu’elle n’était pas mariée et n’avait aucun enfant à charge. Non seulement cela ne lui manque pas, mais aussi cela l’empêche d’avoir des favoris parmi sa clientèle. “Tous les enfants méritent, et ont besoin, d’être heureux. Je ne peux pas privilégier le sourire de certains quand chacun d’entre eux est si beau !”

Dans sa générosité joviale, notre fée propose même des bonbons gratuits aux enfants, mais seulement sous certaines conditions. Le processus de fabrication étant compliqué, elle ne peut pas se permettre de les distribuer par poignées. Dès qu’un enfant perd une de ses dents de lait, il peut aller l’échanger contre un bonbon de son choix. La propriétaire accueille alors souvent des enfants des villes alentour, brandissant fièrement leur petite dent tout juste tombée. Mais encore plus souvent, elle reçoit des dents par courrier, de tout le pays, et également des lettres venant du monde entier. La fée, au fur et à mesure des années, a pris soin de se forger un bon niveau en anglais, espagnol, chinois, et plusieurs autres langues, pour pouvoir elle-même lire les lettres capitales déformées constituant des demandes de sucette rose ou d’ourson en gélatine contre une molaire. Elle a tout de même engagé un expert en traduction, qu’elle consulte pour les missives rédigées en des langues moins répandues qu’elle ne connaîtrait pas encore, et répondait personnellement avec chaque envoi de commande, avant que la quantité de courrier ne soit trop importante pour qu’elle ne puisse plus la gérer seule.

Cependant, La fée des dents a dû créer un autre partenariat, et installer un laboratoire annexe à l’atelier. La cause de cet aménagement ? Ses produits sont devenus si populaires qu’il n’est pas rare que des contrefaçons de dents circulent ! Allant de la ridicule pâte à modeler à l’inquiétant ivoire d’animal sculpté, de nombreux faux lui ont déjà été remis. Cela l’attriste, étant donné que les prix de La boutique de la fée des dents ne sont pas si élevés. Le coût de fabrication est suffisamment important pour qu’un prix minimum soit imposé, un peu plus haut que celui de la concurrence, mais nécessaire. Pour autant, La fée ne considérera jamais ses produits comme des sucreries de luxe et ne les proposera jamais à un prix trop coûteux. Elle ne peut pas suivre ses idéaux d’enfants souriants sans prioriser l’accessibilité de ses produits.

Sa marchandise n’est pas réservée aux enfants d’ailleurs. Elle en vend avec plaisir à personne de tout âge souhaitant se sucrer un peu les papilles. Bien entendu, seuls les enfants profitent de l’échange gratuit, les adultes ne perdent pas de dents. Pas naturellement du moins, mais à partir d’un certain âge elle n’accepte plus ce troc. La moyenne d’âge de la clientèle a d’ailleurs augmenté avec la croissance de l’entreprise. Visiblement, beaucoup de grands enfants ont encore envie de sourire. Et de l’autre côté, il y a les parents inquiets qui demandent la composition exacte des friandises. La fée fait de son mieux pour indiquer tous les allergènes, toutes les doses de sucre, de colorants, les apports en glucose de chaque pièce, mais refuse catégoriquement de fournir la recette complète, qu’elle garde jalousement. Il n’y a jamais eu de problème d’intoxication alimentaire suite à la consommation de l’un de ses bonbons, mais certains sceptiques préfèrent se méfier.

Les rares ennuis ont commencé lorsque certains clients ont commencé à se montrer trop réguliers, et insistants. Des commandes de masse sont communes, pour des évènements tels que des mariages, mais deviennent intrigantes quand elles sont envoyées à des adresses privées, et qu’elles sont renouvelées semaine après semaine. Quelques accusations lui furent dirigées, proclamant que ces friandises créaient des addictions. La fée s’est défendue en disant qu’il pouvait y avoir des addictions à tout, dont au sucre, et que ce n’était pas un problème qui la concernait elle, mais le client. Son but était d’apporter du bonheur, pas des dépendances, et que toute chose se devait d’être considérée avec modération. Les résultats d’une analyse scientifique des confiseries de La fée sur le comportement montrent l’activation supérieure à la moyenne de composants chimiques du cerveau, mais l’enquête n’avait pas été suivie, le public ne s’intéressant pas à vouloir du mal à cette confiserie si qualitative et bienveillante.

Lorsqu’on lui demande laquelle de ses formes, textures, ou saveurs est sa préférée, la propriétaire de la boutique répond que, du haut de ses soixante-seize ans, elle considère avoir déjà bien passé l’âge des friandises, et ne consomme pas ses produits. Il y a des goûteurs et des contrôleurs de qualité présents dans sa vaste entreprise, il sont engagés pour cela. “Je n’ai pas besoin de mes bonbons pour sourire, quand tous les enfants et grands enfants autour le font pour moi !” N’est-ce pas une magnifique leçon de générosité et de bon cœur que cette boutique ? Nous vous invitons à y faire un tour si vous ne vous n’avez jamais eu l’occasion de connaître ces produits, l’équipe entière les recommande ! Merci à vous d’avoir suivi ce documentaire proposé par-

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Cet état de La boutique de la fée des dents date d’il y a dix ans. Depuis, beaucoup a changé. Déjà, la fée a fini par s’éteindre, paisiblement, confiante en sa création, et léguant la boutique à sa nièce, qui y travaillait déjà à l’époque. Elle n’a jamais rien changé aux recettes et continue de vendre selon les principes de sa tante la fée. Ça, c’est juste l’administratif.

L’évolution importante, c’est que les accusations de nocivité se sont faites de plus en plus nombreuses. Il est devenu pas si rare que des personnes vendent leurs dernières possessions et terminent par mendier pour satisfaire leurs besoins en bonbons de La fée. Il y a même des histoires d’arracheurs de dents d’enfants, ou de trafic de dents. Les dentistes n’ont jamais été autant redoutés, des enfants comme des parents. Tout cela bien sûr, en plus des reventes et contrefaçons des confiseries elles-mêmes. Des faux insipides vendus sous le veston dans des ruelles. Ce n’est pas une drogue, mais uniquement car elle n’est pas reconnue en tant que telle scientifiquement et officiellement, même si ça ne saurait tarder. Probablement aussi car avec une telle fortune, la boutique doit avoir des avocats plus solides que des Jawbreaker. Ou qu’elle paie simplement pour empêcher toute décision d’être prise.

Il y a eu des tests supplémentaires concernant la composition. Pendant longtemps il a été ardu de comprendre ce qui provoquait une si grande production de dopamine. Beaucoup de théories plus ou moins cohérentes ont circulé, allant de l’usage de drogues déjà répertoriées (elles y sont toutes passées) à de l’hypnose à travers la publicité. Récemment il y a eu une fuite, d’un soi-disant ancien employé ayant réussi à pénétrer dans les zones les plus privées de la chaîne de production. On y drainerait les dents d’enfants, de leur énergie dans le sourire, du bonheur des souvenirs, créant un goût de nostalgie. Encore un addict en manque qui délire. Moi-même je commence à avoir du mal à me passer de ces bonbons. Ils ont un goût si précis, comme s’ils étaient particulièrement faits pour moi.

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