Est-ce réellement toi ? La dernière fois que j’ai croisé ton chemin, tu n’as pas marqué d’arrêt. Il a fallu que je coure à ta poursuite, tout le long de la grand-rue, éclaboussant les passants de graviers détachés par ma fuite. Tu as esquissé un geste sans même te retourner, un geste si doux et lent, tu as simplement retourné la paume de ta main vers moi, et soudain mon corps s’est arrêté devant la force de cette main, je me suis effondré derrière ton dos.

Est-ce réellement toi ? La dernière fois que j’ai appelé ton nom, tu ne m’as pas répondu. Il a fallu que je le prononce encore et encore, que je le crie à chaque carrefour, que chaque tympan l’entende. Tu as prononcé trois mots sans même te retourner, des mots si légers et anodins, tu m’as simplement adressé “Que dis-tu ?”, et soudain mes oreilles ont éclaté devant l’ampleur de ces paroles, je les ai bouchées aussitôt.

Est-ce réellement toi ? La dernière fois que j’ai attrapé ton épaule, tu l’as faite esquiver mes doigts. Il a fallu que je te chope, m’agrippe à toi et ne te lâche plus, au beau milieu de la route, embouteillant tous ses usagers. Tu as saisi mon poignet sans même te retourner, une saisie si précise et délicate, tu as simplement pressé tes doigts sur ma peau, et soudain mes nerfs se sont éteints devant la puissance de ce contact, je fus intégralement ankylosé.

Est-ce réellement toi ? La dernière fois que j’ai croisé ton regard, tu ne m’as même pas perçu. Il a fallu que je te suive, que mes yeux te transpercent durant toute ta traversée de la plaine, qu’ils détournent toute l’attention sur toi. Tu as vu mon visage, te retournant depuis le lointain, j’ai su pourtant que tu posais simplement sur moi une vision tendre et claire, et soudain mes rétines se sont enflammées devant la profondeur de ce regard, je suis devenu aveugle.

Est-ce réellement toi ? Ce n’est ni la première ni la dernière fois que je te rencontre, tu ne peux le nier. Il aurait fallu que je compte chacun de ces moments, que je les rédige avec précision et ne les partage qu’à toi. Tu aurais saisi ces instants, les prenant de mes mains, et aurait soufflé dessus pour que le vent les emporte, d’un souffle si innocent et empli d’espoir, et soudain mon être aurait implosé face à la violence de cet ouragan, je me serai écroulé.

Est-ce réellement toi ? Ne me réponds pas, nous connaissons tous deux la réponse. Je ne peux me résoudre à te garder, tu n’es qu’un écho, un fantôme flou avec qui Morphée me torture. Je sais pourtant avoir déjà connu chacun de tes traits et chacune de tes manières. Je te vois partout et en tout. Chaque geste devient tien, chaque parole t’appartient, chaque contact vient de toi, chaque regard naît du tien. Ton souffle de vie tu l’as partagé à toutes choses, c’est toi qui fais avancer ce monde par ta simple respiration. Et alors que se mélangent une dernière fois tous ces visages en lesquels je te reconnais, je sais que même si jamais je ne pourrai te comprendre, te cerner, te vivre,

Je t’aime.

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