La vieille Aria n’avait cessé de nous le dire. “Les éléments se déchaîneront sur nous, et de ce geste meurtier notre mère l’Île sera consumée.” Elle avait commencé par arpenter les rues, et même sous les plaintes et les menaces, puis sous les coups, elle continuait à clamer ce qu’elle affirmait être sa “vision”. Puis, vieillissant et faiblissant, elle s’était recluse chez elle, continuant à avertir, par des lettres et des annonces, mais depuis l’abri de ses murs. Seuls les enfants la croyaient encore, même si souvent leurs parents leur disaient très vite de ne pas écouter Aria la vieille, Aria la sénile, Aria la folle.

J’étais, comme tout le monde, parfaitement incrédule. Quand sa vision était tombée, pour la première fois, elle avait semé le doute dans les esprits. Mais cela faisait maintenant presque dix ans qu’elle bassinait la population entière avec sa ritournelle, elle n’impressionnait plus personne. Sur cette île les informations circulaient vite. Aussi dès que des nouveaux arrivants étaient de passage, Aria se précipitait à leur rencontre pour leur demander de fuir. Il ne s’agissait que rarement de personnes impressionnables, ne recevant souvent que des ingénieurs qui contrôlaient l’usine. Et quand on lui demandait pourquoi elle, elle ne partait pas, sa réponse était que, porteuse de la vision, elle se devait de porter le message à chaque âme osant poser le pied sur l’île, et qu’elle périrait avec quand le temps serait venu, ayant accompli sa tâche.

Je pêchais quand le ciel s’est couvert. J’amarrais mon rafiot et embarquais ma cargaison quand la pluie et le vent ont commencé à s’abattre. J’appelais mon cousin du continent quand les lignes furent coupées. Je dormais quand mon lit s’est mis à flotter à l’intérieur de ma propre maison. Et quand j’ai monté tout ce que je pouvais sauver à l’étage, j’ai vu à travers les morceaux du toit qui s’envolaient que ça avait commencé. Je ne sais pas si Aria était dévastée ou, au contraire, jubilait.

Le port était devenu invisible. On distinguait à peine la lumière du phare, au loin, qui clignotait désespérément dans la tempête. Mon bateau avait certainement été englouti. De toute façon, je pouvais maintenant pêcher depuis ma fenêtre. Tous les bâtiments trop peu avancés sur le relief des terres étaient au moins inondés, pour les quelques-uns qui tenaient, la plupart étaient simplement arrachés, détruits. Le souffle emportait toutes choses trop légères, dont les arbres trop jeunes ou trop vieux, qui s’abattaient presque sans résistance. L’un d’entre eux a traversé un mur d’un bâtiment, en face. Ce qu’il en restait s’est écroulé. Les morceaux ont disparu sous la surface montante.

Je ne sais honnêtement pas comment j’y ai survécu. Pure chance probablement. Il suffisait d’être mieux abrité par le relief, d’avoir des meilleures fondations, de ne pas rencontrer d’objet volant. Je n’avais rien perdu de mon étage, si ce n’était quelques bouts du plafond, mais pas assez grands pour que le reste soit emporté. Mais par étage j’entendais grenier. Je n’avais pas grand-chose dans mon grenier, uniquement quelques provisions suffisamment emballées pour avoir survécu, des caisses vides, ou pleines de vieilleries, comme celle contenant une lampe à huile fêlée et ses allumettes. Je l’ai tout de même allumée pour affronter la nuit autrement que dans le noir complet, froid et humide, qui nous engloutissait tous après l’ouragan.

Le lendemain, il n’y avait rien d’autre à faire que d’assister à l’ampleur des dégâts. L’eau était redescendue à un niveau presque normal, mais en revenant à l’océan, avide, elle avait tout emporté pour elle. Et le reste, le vent l’avait mélangé. Béton. Arbre. Acier. Planches. Pierre. Des trous partout. Un oiseau mort. Un bras qui dépassait sans plus bouger. Des gens qui pleuraient. Beaucoup de gens qui ne pleuraient pas, mais dont les yeux étaient vidés de toute chose. Je me souviens m’être dit à ce moment-là qu’il valait mieux avoir encore suffisamment d’âme pour pleurer que de se l’être faite avaler par les vagues ou faite voler par le cyclone.

Les premiers arrivés n’étaient même pas les secours. C’étaient les journalistes. On voyait bien où les occidentaux avaient leurs priorités. Il était dur de ne pas les haïr pour cela. Ils prenaient des images désastreuses dans leur caméra, mais pas sans qu’au moins la moitié des plans contienne madame la reporter spéciale, en chemise blanche sortie du dressing et doudoune de marque avec un chignon et un maquillage impeccables. “Le typhon” “L’ouragan” “Le cyclone” “Les bourrasques” “Les inondations” “Les victimes” Les seuls mots qu’on entendait encore intelligiblement étaient les leurs. C’était facile d’arriver après le drame pour plaindre les pertes. On le sait, tout ce dont ils se plaignaient c’était de leur puits et de leur raffinerie implantés sur place.

Puis ils sont arrivés. Par vagues. Les secouristes, les associations, de tous les pays d’Europe de l’Ouest et de tous les états des States. Ils devaient bien montrer à quels point ils étaient tous solidaires. Non pas que je disais non à des repas complets, des couvertures, ou à des missions de recherche dans les décombres. Au moins ces gens essayaient de nous être sympathiques. On a retrouvé quelques gens enterrés encore vivants sous des gigantesques morceaux de maison. Rien que pour cela, je suppose que ce n’était pas du gâchis.

Je crois qu’ils ont interviewé Aria la folle. Je ne sais pas s’ils garderont tout cela au montage. Elle expliquait avec amertume qu’elle avait essayé, pourtant, de prévenir tout le monde, malgré le piètre état aujourd’hui d’une quelconque foi pour les choses surnaturelles, quelles qu’elles soient. N’avait-elle pas promis qu’elle s’en irait avec la colère de la mer ? Je crois qu’après ces paroles, parmi les survivants, soit tout de même une grande majorité de notre population d’origine, tout le monde la tenait en aversion plus encore. Elle s’attribuait les faits d’un hasard malheureusement prévisible. Une île paumée au milieu de l’Atlantique, trop éloignée d’une quelconque côte, n’était pas immunisée contre les catastrophes naturelles. Surtout si les infrastructures de protection y étaient réservées à l’usine, et que même elle n’avait pas tenu.

Des avions sont finalement arrivés. Des avions pour nous, les habitants. Ils avaient enfin eu assez de pitié pour nous pour nous lancer une corde de sortie. Nous n’aurions pas survécu longtemps dans ce dépotoir où aucun objet ne semblait faire sens d’endroit ou d’envers. De toute manière l’endroit était devenu inhabitable. Pas seulement car la flore était déchirée et la faune disparue, mais l’eau, notre source de vie, de la soif, de la pêche, de nos rêves et de nos vies, était souillée. Emplie de déchets, certes, mais surtout de cette masse visqueuse et toxique ayant été vomie par les conteneurs de l’usine, de la raffinerie, des puits, de tout ce qui n’était pas nous mais gâchait notre paysage depuis si longtemps. Une étendue brillante grisâtre remplaçait maintenant notre onde turquoise. Le ciel était devenu bleu éclatant, comme pour se moquer de notre malheur, mais refusait de se refléter dans ça.

Il y eut un premier voyage. Les blessés, les familles avec les enfants, les personnes âgées et fragiles. Et bien entendu l’ingénieur trop blanc qui n’était que de passage. Ça m’a laissé le temps de retourner au milieu des décombres pour y ruminer. D’autres fantômes, comme moi, erraient. Eux aussi, probablement, essayaient de reconstruire dans leur mémoire les images de ce qui avait été sous leurs pieds. Mais une violence si soudaine emporte aussi votre mémoire. Elle vous impose un présent impossible à échapper. J’ai retrouvé ma maison. Le cambrioleur liquide avait retourné tous les meubles, les avait vidés, avait tout jeté par terre avec rage. Il avait choisi ce qu’il voulait garder et détruit le reste. Un semblant d’intérieur remplaçait mon chez-moi. Je n’ai pas insisté. Je n’étais pas du genre à m’attacher aux objets ou aux lieux spécifiques. Seule l’île me manquerait. En sortant, j’ai reconnu la croix de bois du lieu de culte accrochée à un bout de mur. Je me suis demandé si Aria s’était déjà enfuie avec le premier vol.

Un autre avion est arrivé. Il a pris une deuxième cargaison d’épuisés. J’avais beau médire autant que je pouvais, tous les sauveteurs avaient été d’une efficacité redoutable. Les quelques hectares avaient été fouillés au peigne fin en à peine quelques jours. Tous les recensés étaient confirmés vivants, morts, ou blessés, un peu entre les deux. Je me suis approché de ce qu’il restait du port. Des bouts de bois et de ferraille jaillissant du sol et de l’eau, tranchants. Une armée de dents, peignant comment la mer avait bouffé la terre. Je ne m’y suis pas attardé non plus. Seule l’île m’importait et elle n’existait plus. La voir dans cet état, c’était comme voir quelqu’un désacraliser une tombe. Et pourtant, tous nos morts étaient doublement enterrés maintenant.

Le troisième vol était le dernier. Récupérer les derniers survivants, les dernières aides, et abandonner ce lieu maudit en ne laissant rien derrière. En attendant son départ, on m’offrit un café et une cigarette. Dur de dire non, même si je ne fumais que la pipe. J’ai retardé mon entrée dans l’avion, qui s’empressait de s’emplir. Départ imminent. Alors, pour la première fois, j’ai jeté une clope dans l’étendue, car elle était devenue boue chimique. Comme si j’espérais dépolluer la pollution avec ma propre pollution. Puis nous sommes partis.

Mais à peine envolés, quelque chose fut remarqué. Un feu démarrait. Le rivage brûlait. L’eau brûlait. L’océan cramait. Bien fait, j’avais pensé. Je l’espérais sans y croire, de détruire ce déchet immense par le feu. Je préférais le savoir mort que sali. Un souvenir, on a le droit de le tuer, pas de le souiller. Sur le ponton j’ai cru voir une silhouette. Je n’en ai pas parlé. Son identité ne m’a laissé aucun doute. Aria l’avait bien dit, qu’elle mourrait avec cette île.

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