La voiture tremblait constamment et rebondissait à chaque nid-de-poule. La pluie battante obstruait le pare-brise, et semblait à deux doigts de faire éclater les vitres. L’épaisse brume et les arbres prostrés ruinaient ce qu’il pouvait rester de visibilité. Le tout était assourdissant, empêchant quiconque de s’entendre penser. Mais l’heure n’était pas à la réflexion. Elle était à la fuite. Chaque virage était plus sinueux, accidenté, et dangereux que le précédent, mais Maxime ne pouvait pas ralentir. On ne ralentit pas quand on est poursuivi. Depuis qu’il était entré dans le bois, la traque avait commencé. Qu’est-ce qui le chassait ? Il ne savait pas. Mais il sentait à quel point l’air de cette forêt était lourd, et chargé d’une énergie mauvaise. Vicié. Habité. Dangereux. Il ne devait pas s’y éterniser.

Un soudain reflet de ses phares dans un objet non identifié le fit piler immédiatement, et le véhicule dérapa sur la route imbibée avant de s’immobiliser. Pas de choc, pas de collision, bonne nouvelle. La pluie sur les vitres empêchait de bien analyser les alentours, alors après une grande inspiration, puis une longue expiration, Maxime sortit. Il se trouvait à une intersection non signalisée, cependant bordée de piteuses barrières à moitié tombées, trop ternies pour avoir été la source du scintillement. Le bitume était troué de partout, incliné sur le côté par endroits, l’eau y ruisselait allègrement. Autour, les arbres d’automne étaient penchés sur lui, de leurs branches encore trop fournies pour la saison, mais arborant des bruns trop ternes pour être habituels. Mis à part les plus pliés d’entre eux, leurs têtes disparaissaient dans le brouillard, et les racines de tous se cachaient dans le trouble nuageux se formant au sol.

Ce qui semblait s’être reflété se révéla lentement alors que la brume se déplaçait. Une pointe basse et étrangement colorée pour la monochromie du lieu, qui tremblait, dur de dire si c’était sous la force du vent ou celle de la peur. Un chapeau pointu bien étrange, comme ceux dont on affuble si souvent les elfes, les nains, les korrigans, toutes ces petits démons sylvestres n’apportant que rarement la bonne fortune. Maxime hésita à bouger à cette idée, et se rappela qu’après un tel dérapage la discrétion n’était plus de mise. De plus, il ne pouvait pas stationner ici éternellement. Il se décida à faire un pas, mais au lieu de retourner à sa portière, il se dirigeait vers le couvre-chef pointu, comme mû par une curiosité téméraire. À chaque fois qu’il posait le pied, son cœur battait plus fort. La chose ne bougeait pas. Ne l’avait-elle pas vu ? Attendait-elle qu’il se rapproche ? Était-ce seulement… un plot ? En face de lui se trouvait un bête cône de signalisation. Au milieu de la route. Et derrière lui, un panneau dont la fluorescence était tellement salie par la poussière et la boue qu’il ne devait plus briller depuis longtemps.

“Route barrée”. Une route barrée en pleine forêt, comme cela ? Sur une départementale utilisée par absolument personne ? Quelques pas hésitants plus loin, Maxime tomba effectivement sur des barrières amovibles installées sur la route depuis visiblement de longues semaines. Ou mois. Ou années. L’une était défoncée, par un choc de source inconnue, une autre était à terre. Il était surprenant qu’elle n’aient pas plus valsé que cela, étant donné l’endroit. Encore plus étonnant était la ténacité du duo panneau-plot quelques mètres à côté. Tout cela avait peu de sens. Ou alors cela signifiait que quelqu’un veillait à les remplacer régulièrement. Qui donc arpentait cette endroit perdu ? Qui avait des raisons de vouloir fermer le cœur de la forêt ? Qu’y cachait-il ? Trop de questions attisaient l’adrénaline de Maxime. Il piétina la barrière renversée et pénétra sur le territoire interdit, arpentant la route qui descendait.

La pluie semblait s’atténuer. Le brouillard, au contraire, s’épaississait plus au fur et mesure qu’il s’enfonçait sur la route. Le vent susurrait son souffle dans les feuilles invisibles, en envoyant quelques-unes déjà tombées s’accrocher aux pieds de Maxime. Le cliquetis trempé tenait plus de l’horloge folle que d’un rythme mélodieux d’automne. Chaque silhouette qui se dessinait à travers le voile blanchâtre passait de l’illisible à l’humanoïde au monstrueux avant de s’avouer n’être qu’un autre tronc déformé. Chaque branche devenait un bras ou une arme, pointés vers lui, et chacun des ces géants possédait une bonne dizaine de membres. Il était impossible de tous les voir à la fois, mais Maxime se devait de tous les surveiller. Son regard rebondissait constamment à gauche et à droite, parfois derrière, puis de nouveau à tribord, à bâbord, rien en vue, aucun mouvement suspect. Il respirait à peine, maintenant une apnée se voulant la plus silencieuse possible. Il laissa échapper un cri quand une large rainure dans la route le fit trébucher. Il failli tomber tête la première contre l’asphalte, mais eu le réflexe de sortir ses mains, qui encaissèrent le plus gros du choc. Sa pommette se cogna tout de même, mais les dégâts furent moindres.

Le promeneur se redressa sur ses genoux alors qu’il frottait sa joue de sa main écorchée. Il lui fallait aussi prêter attention au sol. C’est à ce moment qu’il crut voir quelque chose bouger à l’extrémité de son champ de vision. Non, c’était un arbre, rien qu’un arbre. Il aurait juré voir quelque chose bouger pourtant. Un loup-garou ? Non, il était encore tôt… du moins il pensait. Il y avait encore suffisamment de lumière, mais l’heure lui était inconnue. Et si les lycanthropes n’étaient pas cantonnés à la nuit comme on essayait tant de nous faire croire ? Ou alors l’arbre en question lui-même avait bougé. Un avertissement ? Une attaque ? Impossible à déterminer. S’il s’agissait effectivement d’un mouvement, la chose avait pu bouger aussi. Maxime cligna des yeux à répétition, comme pour mieux les ouvrir. Toujours rien. Rien de visible. Un fort bruissement se fit alors entendre, suivi d’un bruit de course. Lointain, mais définitivement présent. Maxime se figea.

Ça pouvait être un animal. Ça pouvait aussi être quelque chose qui ressemblait à un animal. Un sorcier ayant changé de forme pour mieux l’espionner, se préparant à lui jeter il ne savait quelle malédiction. Ou pire, une de ces divinités mi-cervidé qui allait le punir pour avoir osé transgresser son territoire sacré. Il eut à peine le temps de se relever que la pluie reprit de plus belle, se déversant sur la route comme un courant souhaitant l’emporter. Il s’écarta du centre et remonta à la bordure de la route et à la lisière des arbres, piétinant dans de l’herbe boueuse qui semblait malgré tout moins dangereuse que la route glissante ou les terres infestées de monstres. Maintenant qu’il s’en était approché, il lui semblait voir plus de silhouettes qui s’avançaient dans la brume. Était-ce le vent qui secouait ces troncs fragiles ou était-ce une meute qui s’avançait lentement ? Une armée qui s’approchait, menaçant de charger à n’importe quel moment ? Ou ne pouvant plus courir, retenue par les vers qui parcouraient leurs corps à moitié décomposés ?

Ses pas se transformèrent en course paniquée. Il ne pouvait plus ni regarder ni écouter ses alentours, mais son objectif, la voiture, était la seule chose à laquelle il pouvait penser. Une de ses chaussures resta embourbée dans la terre vaseuse, le faisant s’étaler à nouveau, sans amorti cette fois. Le sol était plus mou heureusement, mais il n’avait de toute manière pas le temps de sentir une quelconque douleur, il arracha sa chaussure à la boue et termina sa course, retrouvant les barrières qu’il contourna pour ne pas glisser de nouveau, surtout avec un pied déchaussé. Sa voiture n’avait pas bougé, à une trentaine de mètres de lui. Rien ne semblait pouvoir l’empêcher de l’atteindre maintenant. Aucune pluie, aucun monstre, aucune entité malfaisante ou colérique ne pouvait l’arrêter. Il se jeta sur la portière et s’engouffra sur le siège avant.

La clef tourna, le moteur vrombit et la voiture repartit. Maxime prit le temps de reprendre son souffle, avant de se mettre à sourire, puis à rire, d’abord pour lui-même, puis de plus en plus fort. Il était couvert de boue, de terre, de graviers, trempé jusqu’aux os, mais il n’avait pas eu une si bonne poussée d’adrénaline depuis longtemps. Son ricanement s’arrêta soudainement. Il n’avait pas eu de si bonne poussée d’adrénaline depuis trop longtemps. Au moins, il avait encore de l’imagination. C’était déjà ça.

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