Notes à moi-même avant de commencer à rédiger :
— J’écris cela pour ne pas oublier.
— J’écris pour ne pas oublier que je n’ai pas inventé tout ça.
— Que je n’ai pas exagéré tout ça.
— Qu’il y a un problème avec cette ville, ou avec moi, quelque chose.
— Je dois me prouver que je ne suis pas folle.

J’ai commencé par vouloir partir. L’air de la ville est vicieux et vicié. Je ne parle pas que de la pollution. Je commençais à me sentir mal au milieu de ce quadrillage monochrome de tous les types de béton, de verre, et de goudron gris. Le ciel interdit par les nuages est gris, de jour comme de nuit. Les vêtements sont gris, du costume au sweat-shirt au jean, personne ne porte quoi que ce soit d’autre. Les gens eux-mêmes sont gris. Chaque coin de la ville ressemble aux autres, et cette ville ressemble à toutes les villes, je ne sais même plus dans quel pays d’Europe je suis censée me trouver. Voilà pourquoi j’ai décidé de partir. Où partir, peu importe. J’ai fait des économies, j’ai quitté mon travail, j’ai fait mes valises, j’ai rendu mon logement.

J’ai commencé par prendre le bus. Assez économique, bien que plus lent, mais le temps ne me manquait plus. J’ai regardé le plan du réseau, vérifié tous les trajets, je me suis finalement arrêtée sur la ligne 404, celle dont le terminus était le plus éloigné du centre. Depuis la banlieue voisine j’aurais trouvé un autre bus, et ainsi de suite. Le jour où j’ai rendu les clefs au propriétaire, je me suis immédiatement dirigée vers la gare routière, où j’ai attendu le bus pendant une longue demi-heure. Autour de moi de nombreux autres arrêts, pour différentes lignes, avec différents usagers qui patientaient, sur leurs portables, en regardant le vide, ou leurs alentours comme moi. Ou en somnolant assis. L’un d’eux dormait littéralement debout. Sur ce gigantesque parking, tout semblait trop arrangé et trop classé. Plusieurs routes juxtaposées, formant un long rectangle coupé dans le sens de la largeur. Chaque découpe possédait un alignement d’arrêts mitoyens, affublés chacun de chiffres et parfois de lettres sur des panneaux à affichage électronique, rangés dans un ordre vaguement croissant. Les bus arrivaient les uns après les autres par le même échangeur, tournaient sans hésiter aux angles de la route leur étant prédéfinis, et s’arrêtaient exactement sept minutes le temps d’absorber tous leurs passagers, avant de reprendre leurs tournants millimétrés et s’engouffrer sur la rocade que l’on voyait en face, ces larges bandes presque invisibles sous le flot constant des véhicules qui entraient, se suivaient, se rabattaient, doublaient, ressortaient, changaient de voie, le tout dans une cacophonie visuelle de carrosseries et de clignotants. Aucune collision dans ce flot, aucun changement, juste des départs, des arrivées, de déplacements trop huilés qui tournaient trop bien. Une mécanique sans encombre qui donnait le tournis.

Mon bus a fini par arriver, pile à l’heure. Je suis montée et me suis installée près d’une fenêtre. J’avais devant moi plus d’une heure et demie de route, aussi avais-je prévu de quoi lire, activité dans laquelle je me suis assez vite plongée avant que la danse parfaite des véhicules ne me donne le tournis. Quand j’ai relevé les yeux, j’étais toujours en ville. Des bâtiments que je ne reconnaissais pas, mais qui étaient semblables à ceux que je quittais. Je les ai regardés longtemps, et devant moi jamais ils ne semblaient disparaître, pas même diminuer en nombre ou en hauteur, les rangées d’immeubles continuaient sans fin. C’est à ce moment là que je me suis endormie. Mais même quand je me suis réveillée, rien ne semblait avoir changé. Les mêmes fenêtres, le même béton, le même gris. Les passagers avaient changé, mais pas le décor. L’heure n’indiquait pas que j’avais manqué mon arrêt, alors je ne me suis pas inquiétée. J’ai patienté, je suis retournée à mon livre. À la fin du trajet, lorsqu’ils ont annoncé le terminus, je suis sortie. Je me trouvais alors sur le même quai qu’à mon départ. Pas seulement en apparence, il s’agissait de l’endroit exact d’où j’étais partie. Même quadrillage, mêmes routes, mêmes numéros, même point “Vous êtes ici” sur le plan de la ligne, qui n’était pourtant pas une boucle mais une ligne presque droite vers l’est. Étais-je endormie lors de l’arrivée à l’autre bout ? Pourquoi personne ne m’avait réveillée ? Personne ne m’avait donc remarquée ? J’ai attendu le bus suivant de cette même ligne, en prévoyant cette fois une alarme sur mon portable prévue une heure et demie après le départ. Elle sonna peu avant l’arrivée. L’arrivée à cette même station. J’ai attendu le bus une nouvelle fois. Je me suis empêchée de dormir, forcée à regarder dehors, à vérifier chaque arrêt, chaque nom et position d’arrêt. Le bus suivait les instructions de la ligne parfaitement. Mais ne parvenait jamais au bout. Comme s’il faisait demi-tour au milieu du chemin. Sauf qu’il ne faisait jamais demi-tour. La route était presque droite. Les immeubles étaient identiques tout du long, rendant difficile de les utiliser comme repères. Et je terminais au même arrêt. Parfaitement incompréhensible. J’ai hésité à le reprendre. J’ai pris une autre ligne. La 136 était également une ligne droite hors du système urbain, à peine moins longue. Je suis revenue au point de départ. Chamboulée, j’ai pris une chambre d’hôtel peu éloignée. Et je me suis renseignée sur les prix et horaires des trains.

La gare était effervescente, comme toujours. Mon train m’attendait sur le quai J. J’ai traversé les galeries marchandes à l’entrée, anthracites de monde. Les pas formaient un tempo en continuel contretemps, les déplacements pédestres se croisaient et s’entrecroisaient, se coupaient, aucune direction ne semblait cohérente. Le seul semblant d’ordre était la rangée de boutiques trop chères qui agressaient par leurs enseignes lumineuses, et elles-mêmes semblaient ne pas s’écouter. La papeterie à côté du tabac. La boucherie accolée au restaurant végétarien. Le disquaire juxtaposé à l’espace yoga et détente. Et chaque devanture semblait plus tape-à-l’œil que ses voisines, espérant être l’élue des passants. Les quais ne semblaient pas faire beaucoup plus de sens. Les quais indiqués de A à G étaient à gauche, ceux de N à R à droite, et de H à L demandaient de passer par un passage souterrain. Et la ligne M ? Y avait-il une ligne M ? Où était-elle ? Le tunnel était pareillement bondé, et labyrinthique non pas par sa forme mais par les directions de ses voyageurs fonceurs et égocentriques. J’ai fini par parvenir jusqu’à une rangée de quais à l’effervescence tout autant chaotique, si ce n’était plus encore. Je me suis placée devant le quai J, et ai scruté les panneaux d’affichage. Pas question de me laisser déconcentrer cette fois, malgré le monde qui passait, me poussant de toutes parts et me bousculant dans toutes les directions, m’empêchant à tout prix de garder un semblant d’équilibre et de stabilité. Ces heurts insensibles étaient proches de me donner une migraine. Aussi, dès que mon train est arrivé, je me suis frayée sans attendre un chemin à travers la masse, et me suis installée dans un wagon vide, qui m’offrait enfin un peu de calme.

Le départ était annoncé pour quinze minutes après mon installation, alors j’ai attendu, encore une fois. Peu de gens semblaient prendre la même direction que moi. Les rares passagers qui entraient dans le wagon ne faisaient que le traverser pour en rejoindre un suivant. J’ai fini par me demander pourquoi ne n’étions toujours pas partis. J’ai vérifié l’heure, cela faisait presque vingt minutes que nous étions censés être en route. Mais les retards n’étant pas rares, j’ai pris mon mal en patience et ai senti les minutes couler, lentement. Plus personne n’entrait dans mon wagon. Les affichages s’étaient éteints. Je me suis rendue compte que l’endroit était silencieux. Plus aucun bruit de machinerie, plus aucune voix, plus aucun pas. Seul le grésillement des néons essayait d’emplir ce silence de plomb. J’ai voulu regarder dehors, mais les fenêtres étaient obstruées par les trains adjacents. Des deux côtés. Comment était-ce possible ? J’ai appelé pour savoir s’il y avait quelqu’un. Pas de réponse. J’ai appelé de nouveau, cette fois j’ai crié. Toujours rien que le crépitement de l’éclairage comme réponse. J’ai avancé d’un pas pressé vers le wagon suivant, qui était autant silencieux et vide. Le suivant était semblable. Le quatrième, pareil. Celui d’après, identique. J’ai parcouru d’innombrables wagons dépeuplés, marchant puis trottant puis me précipitant entre les rangées de sièges inoccupés, sans m’interrompre sauf pour reprendre mon souffle, pendant ce qui m’a semblé être une heure. J’étais au bord des larmes, et lorsqu’enfin une porte sur le côté sembla donner accès au quai, et que je la traversai, je fus aussitôt avalée par la foule, agressée par tout ce monde qui marchait et bruitait et me malmenait de leurs mouvements. Une fois un coin presque calme atteint, j’ai pu reprendre mon souffle et sécher mes yeux. J’ai vérifié l’heure. Mon train était parti trente minutes plus tôt. Le train dans lequel je m’étais installée. J’ai failli tomber sous le vertige qui me frappa. J’ai repris une chambre d’hôtel. J’ai branché mon ordinateur et me suis attelée aux recherches dès que j’avais de nouveau les idées en place.

J’ai cherché sur internet des informations sur les transports, sur les offres pas chères pour voyager, mais je ne m’intéressais pas aux propositions. Je cherchais désespérément des avis témoins de ces bizarreries. Positifs, négatifs, mais tous banals. Rien d’étrange. J’ai hésité à chercher du côté des phénomènes paranormaux. Je n’avais rien à y perdre me suis-je dit, alors j’ai fouillé dans les légendes urbaines de la ville. Fantômes, disparitions, photos truquées de faits divers étranges… rien d’intéressant. Tout ce qui pouvait m’intéresser citait des spectres ridicules sortis de films et qui étaient photoshoppés flous sur des images de mauvaise qualité. Ce n’était en rien proche de ce que je cherchais. Je suis retournée aux annonces. Je n’avais pas de permis, mais j’ai pensé à la voiture. Celles-là ne sont pas automatisées et régulées par un planning et des voies. Ne possédant pas de permis, ma première pensée fut un taxi, mais non. Trop cher, et trop cantonné au périmètre urbain. Du covoiturage me sembla un bonne alternative. J’ai trouvé une annonce de quelqu’un proposant un départ vers une campagne lointaine, peu importe laquelle, et avec aucun horaire précis, tant que c’était pour un voyage imminent. Je lui ai envoyé un message privé, précisant mon intérêt pour l’offre et mon indifférence pour les précisions de lieu ou de date. J’eus à peine le temps de commander un repas à me faire livrer que j’avais déjà une réponse.

“Vous êtes disponible dès maintenant ?” Je me suis méfiée. C’était une réponse étrange. “Pourquoi ? Dès maintenant ? Il est un peu tard non ?” La personne me répondit aussitôt. “Je suis prêt à partir le plus tôt possible. Si vous préférez attendre demain, soit. Prévenez-moi dès que vous pouvez.” Ses réponses étaient inquiétantes. Comme s’il avait d’autres intentions qu’un simple trajet partagé amical. Le manque de précisions, l’urgence dont il faisait preuve… Étranges. Mais j’ai décidé de garder contact. Aucune autre annonce ne semblait vouloir partir aussi loin aussi vite. Il aurait fallu attendre au moins deux semaines, ou traverser seulement le bourg. “Retrouvez-moi dans une heure devant le motel rue de l’ancien bagne, deux rues sous la gare centrale. J’aurais un manteau rouge.” Il m’envoya en retour un selfie montrant un modèle de sa voiture, un petit véhicule personnel, bleu. Son visage était assez dur à décrypter avec la mauvaise luminosité de la photo, mais on devinait un homme sans âge au sourire pincé mais sincère, et son seul œil éclairé rayonnait, malgré son iris brun sombre. Mon dîner est arrivé, je l’ai mangé, j’ai surveillé l’horloge. J’avais du temps devant moi. Alors j’ai commencé à rédiger dans ce carnet. J’ai l’impression qu’il y a quelque chose à ne pas oublier, entre les événements étranges et cet inconnu suspect mais semblant bienveillant. Cela laissera une trace de moi, au pire. Et surtout, écrire m’a permis de revenir sur ces derniers jours, mais sans trop y réfléchir. Je ne veux pas changer d’avis au dernier moment. Il est vingt-deux heures passées, le gars devrait bientôt arriver. Espérons que tout se passe bien.

Signé, Penny Michelle.

 

— C’est vous qui attendez un chauffeur ?
— En effet.
— Enchanté, moi c’est Roberto.
Il me tend une main avenante, accompagnée du même sourire que celui de la photo. Je reste un moment figée, décontenancée devant un ton aussi chaleureux, puis je lui serre la main.
— Penny. Bonsoir.
— Ne traînons pas. Vous n’avez bien que cette valise ?
Roberto est un jeune homme assez grand et fluet. Il porte un sweat à capuche bleu ciel auquel il a retroussé les manches, et dont le lacet est rongé à chaque extrémité. Un jean simple, gris comme la ville, des baskets usées. Ses mains semblent parcourues de fourmis, il passe son temps à agiter ses doigts les uns après les autres, pianotant nerveusement dans le vide. Son visage est aigre, entre son menton pointu, ses joues creuses et son nez triangulaire. Il est très vite fait coiffé d’une vague de quelques centimètres dirigée vers sa droite, n’est pas très bien rasé, et des cernes alourdissent ses paupières. Mais dans son regard châtain je retrouve le même éclat sincère de tout à l’heure, un éclat d’espoir. Cependant ses yeux sont assez fuyants. Ils changent de direction constamment, comme s’il avait peur d’être surveillé. Son sourire se mord la lèvre de stress. Il a ouvert le coffre, déposé ma valise, et attend ma réponse pour le refermer.
— Oui, seulement cela.
— Parfait ! Allons-y alors.

On roule depuis une bonne demi-heure, vers le sud, vaguement. Peu importe la direction, tant qu’on en change pas. Je vérifie le GPS et les cartes tandis qu’il s’occupe de la route. Nos discussions, pour l’instant, se sont restreintes à la conduite et aux voies à prendre pour sortir du dédale urbain. Je tente une question.
— Et alors, Roberto, pourquoi tu pars ?
Il me lance un rapide regard inquiet, avant de le recentrer sur la route, ses doigts toujours autant crispés sur le volant.
— Heuuu. Je pars juste. Pas vous ?
Je ne sais quoi lui répondre. Quelques secondes de silence tombent. Il reprend.
— Je sais pas, j’essaie de partir depuis un moment, mais j’y arrive pas. C’est pas moi qui me retiens ici hein, non, c’est pas une histoire d’attachement ou d’argent ou quoi que ce soit, c’est juste que… ah, c’est trop bizarre, laissez tomber.
— C’est comme si tout semblait vouloir t’empêcher de partir ?
— Ouais. Exactement.
Il lâche ses mots avec un soulagement marqué.
— Vous aussi ?
J’hésite peu à lui répondre honnêtement. De toute évidence, il reconnaît la situation.
— Chaque bus tournait en rond. Le train s’est vidé quand j’y suis entrée.
— …les motos refusent de démarrer, et toutes les fois où vous avez voulu prendre l’avion, une tempête s’est annoncée subitement, annulant le départ ? Hein ?
Ses paroles laissent entendre son sourire nerveux constant, mais se teintent d’un relâchement progressif de sa tension.
— Je ne suis pas allée jusqu’à l’avion. Et je n’ai pas de permis moto, ni voiture d’ailleurs. C’est pour ça que j’ai pensé au covoiturage. Aussi, tu peux me tutoyer.
— Ah, ok. Vous voulez partir depuis combien de temps ?
— Longtemps. Mais j’ai pu quitter mon appartement il y a seulement deux jours.
— Deux jours ? Ah… Moi ça fait presque un mois.
Un mois de tentatives de sortie, non fructueuses ? C’est inquiétant.
— Et… tu n’as pas essayé la voiture avant ? Le covoiturage, un taxi ?
— Je viens de l’acheter d’occasion avec mes économies, il y a quelques jours. Mais, très bon état hein. Le covoiturage j’y ai pensé qu’après, au cas où. Je me suis rendu compte que je voulais pas partir seul en fait. Que ça m’angoissait. Alors j’ai posté l’annonce, et je me suis donné une semaine pour voir s’il y avait une réponse avant de partir. Puis vous avez répondu. Enfin, euh, t’as répondu.
Ne pas partir seule. Après ces expériences inquiétantes, c’était effectivement rassurant d’avoir quelqu’un avec le même objectif dans le siège voisin.
— Et du coup vous fai- tu faisais quoi avant ?

Il ne doit pas être loin de minuit. Je me réveille doucement, j’ai fait une sieste. Roberto s’est arrêté un instant sur le bas côté pour “besoins nécessaires”. La nuit est grise. Les phares, accompagnés des lampadaires de plus en plus éparses, font apparaître des bâtiments industriels plus espacés et plus trapus que ceux que j’ai l’habitude de voir. On commence enfin à s’éloigner, même si les édifices sont loin d’avoir terminé leur parade longeant les routes. En parlant de route, nous ne nous trouvons même plus sur une voie double. Il n’y a plus de terre-plein central, qu’une seule largeur par direction, et aucune des deux ne semble empruntée. Un peu plus d’herbe commence à border notre chemin. Mais seulement un peu. Roberto revient de son petit fossé. Il lance un regard à gauche et à droite sans vraiment s’en rendre compte, mais a l’air bien moins stressé. Probablement car il a de la compagnie, et aussi car nous commençons à prendre de la distance. Nous redémarrons, je vérifie notre trajectoire sur le GPS et nous continuons à transpercer la nuit goudron.
— Tu espères faire quoi, après ?
Il m’a pris de court. Je n’ai pas réfléchi à cette question. Je reste un moment interdite, puis je me contente de hausser les épaules.
— Moi non plus je sais pas. Tout ce que j’espère c’est un endroit calme, mais pas vide. Un endroit où je peux faire les choses moi-même, et en leur temps, je sais pas, un peu comme on imagine l’ambiance d’une ferme. Mais pas une ferme vraiment, c’est trop de travail ! Quelque chose comme ça, un boulot simple, mais un boulot utile, tu vois ? Je sais pas moi, boulanger, mécanicien… Bon ils ont leurs plannings aussi, mais c’est pas la même chose qu’en pleine ville, imagine un petit bourg tranquille, tu connais du monde, et pas tu les croises tous les jours mais en fait tu ne sais rien de leur vie, non vraiment tu les connais, et…
Il a besoin de parler, je le sens. Il était déjà étonnamment assez bavard avant ma sieste. Je pense que la peur de pas être pris au sérieux et tout ce stress l’ont pas aidé, surtout si ça dure depuis un mois. Je vais le laisser causer. Et puis, j’aime bien ce qu’il raconte. Il a quelque chose de touchant, un peu. Un peu.
— …trajets, tu sais, comme ça plus besoin de voiture, wouhou ! Je vais pas m’en débarrasser non plus, ça peut être utile, mais ne plus avoir besoin de se trimballer tous ces transports ça me fera du bien, c’est aussi pour ça que-

Paw.
Qu’est-ce qui s’est passé ? Quelque chose vient d’exploser sous le capot. Oh non. Oh nononononononon. Roberto lâche un cri aigu de surprise, parvient à garder le contrôle de la voiture, mais celle-ci s’arrête brutalement. Il fait tourner les clefs. Une fois. Deux fois. Sans résultat. Puis ouvre la portière et sort en trombe, paniqué. Son regard fou illuminé d’en-dessous par les pleins phares lui donne un côté un peu effrayant, surtout avec ses poches sous les yeux.
— C’était sûr ! C’était sûr ! On peut pas se barrer ! Pourquoi ? La panne, c’était évident, é-vi-dent ! C’est une malédiction. Pas possible autrement, une malédiction.
Il se décompose lentement devant le capot ouvert, qui fume. Je sors à mon tour et vais chercher ma valise dans le coffre. J’en sors une grosse lampe de camping, et éclaire les alentours. Usine après usine après usine. Je suis déjà résignée à continuer à pied. Même en pleine nuit. Je refuse que la voiture nous explose dessus alors qu’on y dort.
— Non non non, fonctionne… C’est quoi, la batterie ? Je crois que le mode d’emploi est rangé dans la boîte à gants… T’as des outils ? Non, pourquoi t’en aurais, forcément qu’on a pas les outils nécessaires…
J’irais bien le réconforter, mais je sens que m’approcher de lui va plus rendre son angoisse contagieuse que mon calme rassurant. Alors j’avance de quelques dizaines de pas sur la route, toujours accompagnée de mon spot. Je reste bien visible avec. Réfléchissons. Aucun véhicule. Aucun bâtiment pénétrable pour la nuit. Si on se fait choper dans une de ces usines, on nous ramènera au cœur de la ville, c’est certain. On peut dormir dans la voiture, mais on risque de se faire enfumer. J’ai pas de tente, il n’en a pas vu la taille de ses affaires, on peut pas dormir dans le noir si proches d’une route sans se les cailler puis se faire écraser. On pourrait appeler quelqu’un… mais qui ? Ils nous feraient retourner chez eux, dans les buildings, au centre de la cité, surtout pas. Jamais. Derrière moi, Roberto continue son soliloque désespéré face au capot. Je ne l’entends qu’à moitié, c’est aussi pour cela que je me suis éloignée, mais il est tellement affaissé dessus qu’on dirait qu’il a rapetissé. Je me retourne face à la route à faire, qui me semble infinie. Et vu le nombre de passants, aucun auto-stop imaginable… Pourquoi mes jambes sont chaudes ? Je me suis pas fait dessus au moins ? Non, pas possible. Je l’aurais senti. Alors, qu’est-ce qui cause cette sensation soudaine ?
— Ah ! Qu’est-ce que- ?
Alors que je baisse la tête pour voir, je constate que mes deux pieds sont devenus invisibles, ainsi que mes chevilles, et le début de mes mollets. Le bitume fond sous moi. Il semble encore liquide et visqueux, alors qu’il n’est ni chaud ni récent. Non, en fait le bitume ne fond pas. Il me mange. Autour des chacune de mes deux jambes, l’asphalte m’aspire, avec deux paires de lèvres en ébullition, m’attirant progressivement dans le sol. Je gesticule, mais rien à faire, je m’enfonce. Je hurle.
— Roberto ! À l’aide ! Le sol ! Il-
Retournée comme je l’ai pu avec mon spot, j’assiste à la descente similaire d’un Roberto défait, qui chouine, le front posé en signe de défaite contre la carrosserie, les paupières pressées, celles du dessus contre celles du dessous, les pommettes luisantes de larmes. Est-ce pour la voiture qu’il est ainsi désespéré, ou s’est-il rendu compte qu’il est englouti jusqu’en haut des cuisses ?
— Roberto ! Bouge-toi ! Tu te fais bouffer par le sol, accroche-toi à la voiture, qu’est-ce que tu attends ?
Je lui vocifère tout ça avec toute la force de mon désespoir. Il n’aura peut-être pas le temps de me sortir, mais au moins il se sauvera. Mais il préfère pleurnicher.
— Ça sert à rien. On peut pas se casser. La ville veut pas nous laisser partir. On aurait jamais dû fuir. J’aurais jamais dû t’emmener. Je suis désolé, désolé, désolé, désolé…
Une cause perdue. Quant à moi je suis trop éloignée du bord de la route pour espérer m’accrocher à quoi que ce soit. Ma valise tombe lentement dans le goudron, à côté de moi. Et dès que j’approche mes mains pour m’appuyer au sol, la route entrouvre des nouveaux orifices, prête à les aspirer. L’horreur de la situation ne m’atteint même pas, même si mes jambes ont déjà terminé de disparaître. Je suis trop sous le choc. Je ne me demande même pas quelle est cette immonde matière dévorante. La seule question qui me vient à l’esprit est pourquoi. Pourquoi n’avons-nous pas le droit de partir. Qu’avons-nous fait pour ne pas avoir le droit de partir. Qu’est-ce qui nous empêche de partir. Pourquoi nous interdire de fuir ? Je suis atteinte par une dernière pensée. Je dois prévenir quelqu’un. N’importe qui. Mais mon portable est dans ma poche, donc déjà submergé. Je repense à mon carnet. Je chope ce qu’il reste de ma valise, en jette les affaires inutiles, et empoigne le petit cahier rouge. Je le jette aussi loin que possible dans l’herbe. Espérons que quelqu’un le trouvera.

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