Elle inspira, appuya sur la poignée, et ouvrit la porte. Elle devait faire vite. Celle-ci, contrairement à ce qu’elle avait entendu, était vide. Les cris de bébé sortaient d’une radiocassette qui grésillait dans une poussette, qu’elle empoigna sans réfléchir avant de courir vers ce qui semblait être une vieille baignoire rouillée, dans la fond de la pièce. Elle voulut faire couler l’eau, mais seul du sucre sortit du robinet. Elle ouvrit le compartiment à cassettes, qui était vide, et jeta l’engin dans le tas de sucre grandissant, puis fouilla la poussette à toute vitesse. Elle les entendait arriver. Prise de panique, elle retourna la poussette et la secoua frénétiquement, espérant en faire tomber quelque chose, sans succès. Dans un coup d’œil éclair, elle repéra un semainier abîmé et se précipita dessus, arrachant tiroir après tiroir. Ils s’approchaient de plus en plus. Cinquième tiroir, un vieux jouet. Suivant. Le vrombissement grandissait. Sixième tiroir, des jonquilles fanées. Ah, elles étaient là cette fois. Mais pas de temps à perdre. La nuée pouvait apparaître à chaque moment, et le cafard accroché à son épaule rebondissait d’excitation. Septième tiroir, une vieille feuille de papier avec un coin froissé. Parfait ! Elle l’agrippa de sa main gauche et la retourna pour en lire le contenu, mais il était trop tard. Une marée de blattes s’engouffra dans la pièce et la noya en moins de temps qu’il ne le faut pour l’imaginer.

Violette se réveilla brusquement. Elle n’appelait même plus cela du sursaut, tellement elle y était habituée maintenant. Elle pesta. Si proche d’un indice supplémentaire ! La journée commençait mal. Échouer avec le papier dans la main, c’était frustrant. Elle sauta hors de son lit et plaqua ses deux mains sur son bureau, ouvrit le carnet qui s’y posait, et nota la date, puis les notes “cafards. 11856, bruits de bébé, baignoire usée, meuble à tiroirs, puanteur de grand-mère. Lys. Mot : ????” et elle rapporta “11856 : ???” sur un autre carnet. Elle survola les entrées précédentes, ?????, ????, randonner, ???, déclencheur, usagé (usager ??), ?????, Sahara, et bien d’autres points d’interrogation remplissant des pages entières. Forcément, elle s’énerva, referma brusquement le carnet et s’en alla manger un morceau, ronchonne. Elle traîna sur Internet un peu, regarda quelques vidéos, les annonces de job, envoya deux-trois CV sans grande conviction, et sortit sans trop traîner, avant d’être en retard pour son entretien d’embauche de ce matin.

Violette ne se considérait pas superstitieuse, mais elle se disait qu’il y avait forcément une explication derrière tout ça, une signification, un sens, un message, mais quoi ? On ne se fait pas harceler par le même rêve chaque nuit pendant bientôt cinq mois sans raison. Elle en avait parlé à un psychanalyste bien sûr, même plusieurs, mais à chaque fois leurs réponses reposaient sur des principes fondamentaux de la psychologie moderne ou sur la philosophie de la psyché ou elle ne savait quelles autres bêtises qui suggéraient une fois juste du stress, un autre fois un trauma d’enfance inexistant, parfois l’alignement de Mars et Jupiter avec la lune… Ces illuminés n’allaient clairement pas l’aider. Alors elle menait son enquête elle-même. Plusieurs éléments récurrents construisaient un lien plus qu’évident entre toutes ces nuits. Elle ignorait toujours pourquoi elle était accompagnée, ni pourquoi il y avait autant de fleurs, mais sa priorité était de former le dictionnaire des bouts de papier disséminés dans chaque salle de ce corridor sans fin.

— Bonssoir, Ipomée.
Elle regarda de travers la vipère qui se trouvait à son pied gauche, qu’elle chopa à une main pour la poser sur ses épaules en écharpe.
— Bonne chansse.
Elle ne savait pas pourquoi ils l’affublaient tous de ce patronyme, mais elle s’était renseignée sur le nom, ça faisait un lien vague avec les fleurs. Un bon début. Elle ne savait pas non plus pourquoi chaque nuit un machin tenait à la coller, mais si elle ne les attendait pas ils se mettaient à pleurer beaucoup trop fort et l’écho du couloir rendait ces sanglots parfaitement insupportables. Tout le long du corridor, les néons cliniques et l’ambiance détériorée ne changeaient jamais, seuls les numéros attribués à chaque salle semblaient être générés différemment à chaque fois, aléatoirement même.
— Oh, neuf-ssent-quarante-deux-mille-ssix-ssent-ssoissante-sseize ! Pourquoi pas la numéro neuf-ssent-quarante-deux-mille-ssix-ssent-ssoissante-sseize ?
Violette s’arrêta dans son élan, jeta un regard à la vipère qui maintenant la fixait en agitant le bout de sa queue, visiblement toute contente de sa proposition. Au moins, celle-là n’était pas carrément menaçante comme la coccinelle jaune, ou pire, le rubik’s cube. Quelles enflures ces deux-là. Heureusement qu’elle ne recroisait jamais ses compagnons de route. La jeune femme s’approcha de la porte et y colla son oreille. On y entendait rien les premières secondes, puis on discernait un fin vent.
— Pas moyen. Je prends plus les portes d’extérieur. Trop grandes, j’ai pas le temps de fouiller.
L’animal sembla déçu, et reposa tristement sa tête sur l’épaule de Violette avec un air de…serpent battu. Violette fit rouler ses yeux, exaspérée, et se pencha pour voir sous la rainure. Elle semblait bloquée, on ne sentait même pas de courant d’air.
— Bon. On prend celle-là, mais en contrepartie tu m’aides ok ? La plupart de tes potes me sortent pas un mot, toi si tu vois quoi que ce soit tu me le cries d’accord ?
La vipère, revigorée, acquiesça vivement de sa tête plate.
— Prête ? Let’s go.
Violette ouvrit la porte, et se trouva déconfite en trouvant derrière un désert de sable sous un ciel quadrillé de plafond de labo, secoué par un vent fort qui retournait le sable par pelletées. Elle jeta un très court regard noir à la vipère, qui exprima en rangeant sa tête en arrière un petit “désolé”. Mais l’heure n’était pas aux reproches, elle n’avait aucun temps à perdre. Sans plus attendre elle se mit à courir malgré les bourrasques, protégeant comme elle le pouvait son visage avec son bras droit, et maintenant la stupide compagne de route de sa main gauche. Aucune trace d’un quelconque élément dépassant quelque part, elle se laissa tomber et creusa vigoureusement dans le sable, quelques trous ici, rien, on reprend un mètre plus loin, toujours rien, et on creuse ici et là autant que possible. Le serpent s’était laissé glisser et avait disparu sous le sable, quelle blague, elle l’aidait vraiment ou elle avait fui ? Sa tête finit par ressortir, alertée par le bruit venant du couloir, se faisant de plus en plus inssisstant. Le reptile regarda à gauche, à droite, essaya de croiser le regard de Violette qui ne lui prêtait aucune attention, puis cria :
— Eh ! EH !
— Quoi ? Vite !
— Euh.
Et elle pointa timidement le plafond du bout de sa queue, tandis que la nuée se faisait assssourdissssante. Violette releva la tête juste à temps pour apercevoir une banderole scotchée aux carreaux, sur laquelle était peint en noir le mot “Scolopendre”. Elle n’eut même pas le temps de réagir que la vague de vipères la submergea. Yes. Nuit accomplie. Elle se jeta sur son carnet, “vipères. 942 676, désert, plafond carrelage. Fleur? Scolopendre.” Et sur son second, fièrement : “942 676 : scolopendre”.

— Bonsoir Ipomée.
La voix était plus posée cette fois, mais aussi empreinte d’un ton étrange, comme si on avait ajouté un effet de réverbération à son timbre. Devant Violette se trouvait une bouteille de vodka pleine. Désabusée, elle la chopa dans une de ses mains, et malgré l’envie qu’elle avait de juste la briser au sol, elle l’emmena avec elle.
— Bonne chance.
Les numéros, ici, tournaient autour de quarante. Il était rare de descendre aussi bas. Cela lui donna une idée. Au lieu d’avancer dans le sens croissant des chiffres comme elle le faisait habituellement, elle allait descendre jusqu’à zéro. Voir s’il y avait quelque chose de différent là-bas, une issue, une clef, un indice en plus, on sait jamais. La bouteille de vodka se tenait silencieuse. Tant mieux pour elle. Violette ne l’appréciait guère. Elle prenait l’attribution d’objets comme une mauvaise blague. Toutes ces nuits en fait, n’étaient qu’une mauvaise blague, et elle n’allait pas tarder à en découvrir la source. En effet, il lui semblait que du point de fuite du droit couloir apparaissait un mur final, chose jamais vue autre part dans ce stupide corridor. Dedans se trouvait la porte numérotée zéro, une porte légèrement différente, celle-là était une issue de secours. Sans hésiter elle s’en approcha. Aucun bruit. Des rainures de porte empêchant le furetage, bloqué par le pas métallique tenant la porte. Violetta empoigna le système pression et se prépara à courir. Enfin, peut-être, le point final de ce conduit interminable. Elle le poussa, et devant elle… encore plus de ce même couloir.
— Pardon ?
Mêmes parois, même plafond, mêmes portes. Même ambiance de bâtiment désaffecté. Et surtout mêmes numéros. De l’autre côté aussi l’issue de secours était signalée porte zéro, et les numéros reprenaient depuis un, dans l’ordre croissant. Comme traverser un miroir. La porte menait à elle-même. Une fausse sortie. Violette laissa sortir un cri de rage sous l’énervement, et sans réfléchir empoigna la porte numéro un, la plus proche. Il s’agissait d’une petite pièce, élégante, ambiance “annexe de grande madame européenne d’il y a deux siècles” : beaucoup de pourpre aux murs, pas de fenêtres, mais des rideaux, et au centre un petit bureau juste assez large pour une personne, avec une plume et un encrier, une petite bouteille, un tournesol sans vase, mais aucune lettre sur la table. Rien de collé sous le petit meuble, même pas sous les pieds, rien dans l’encrier, ni dans la bouteille, aucune étiquette, les rideaux ne cachaient que plus de moquette pourpre, au plafond rien du tout, même pas d’éclairage même si on voyait comme en plein jour. Alors qu’elle venait de terminer de fouiller entre les pétales, Violette entendit une cacophonie d’entrechoquements de verre, qui se frappaient sans jamais se briser, et qui se rapprochait à toute vitesse. Résignée, elle décida juste de jeter sa propre bouteille sur la porte, de rage, qui la fit pivoter. Au dos se trouvait une note dans laquelle était plantée un couteau.
— Et m- !
Submergée. D’humeur blasée ce matin-là, ce fut “bouteille de vodka, 1, bureau ancien, tournesol, mot??” et, répété, “1 : ???”. Peut-être que ce n’était pas si bête au final. Maintenant qu’elle avait le 1, elle pouvait juste y revenir et retrouver la note. Ah mais non, elles changent de place. Elle avait oublié ce détail, quand elle avait visité deux fois de suite la deux-cent-dix-huit, pour ne toujours pas accéder au papier caché dans cette salle. Stupide salle deux-cent-dix-huit. Elle détestait les piscines à balles depuis. Mais au moins, elle pouvait essayer de prendre les salles dans l’ordre croissant. Ce serait un bon début.

Il y a des jours comme ça, où on a l’impression que le monde vous en veut. Mais là, c’était ses propres rêves qui semblaient lui en vouloir. À sa droite la porte un-million-trois-cent-soixante-quinze-mille-deux-cent-neuf. Et à sa gauche la même, mais deux-cent-dix. C’te blague. Elle ferait pas le chemin jusqu’au numéro deux, même en rêve l’ennui et les pieds ça fatigue. Probablement.
— Bonsoir Ipomée.
La voix était fluette, suraigüe même, mais pas stridente. Donc supportable. Violette tendit son bras vers le sol pour laisser grimper une araignée blanche d’une bonne dizaine de centimètres de long. En temps normal elle ne les appréciait guère ces bestioles, mais eh, ce n’était qu’un rêve, et jamais ses compagnons oniriques ne s’étaient montrés agressifs. Elle la laissa s’installer et commença son cheminement entre les portes. Avant de s’arrêter immédiatement. Où elle allait exactement ? Il ne faudrait pas qu’elle rejoigne le numéro deux ? Ce serait long mais elle avait de la compagnie, qui n’était ni une tondeuse à gazon ni un éléphant, elle ne se réveillait en aucun cas avant d’être recouverte par une de ces vagues soudaines. Elle prit un moment pour réfléchir. L’araignée la fixait de ses multiples billes rondes lui servant d’yeux, attendant patiemment son choix.
— Oh pardon, j’oubliais, bonne chance.
Violette lui lança un regard étrange, mais amusé. C’était quoi, un accompagnateur débutant ? Elle se retourna vers une extrémité, puis vers l’autre, du couloir sans fin. L’araignée, espérant nerveusement une réaction, pointa une porte au hasard, mais fut ignorée et se recroquevilla timidement. Elle manqua de tomber quand sa monture se mit soudain à avancer d’un pas déterminé, dans l’ordre croissant des nombres aux murs. Elles avancèrent ainsi longtemps, en silence, et l’arachnorêve se sentit un peu gênée de ces longues minutes de silence.
— Vous… vous cherchez un chiffre en particulier ?
— …
— Je ne suis pas très renseignée, mais le contenu des salles ne correspond pas à un ordre logique, si vous cherchez une thématique particulière…
— …
— Oh, celle-là ! Elle termine en quatre-quatre-quatre ! C’est amusant, non ?
— …
Ne recevant aucune réponse elle se tut, et bientôt seuls se firent entendre les bruits des pas qui résonnaient dans le couloir.
— Vous ne vous arrêtez vraiment à aucune entrée ? Je suis sûr qu’il y en a des bien pourtant… Désolé, ça me démangeait.
— …
— Vous comptez bien vous arrêter, n’est-ce pas ?
— …
— …N’est-ce pas ?
— J’espère pour toi que tu n’es pas pressée, car je tiens bien à savoir jusqu’où montent ces stupides numéros.

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