Caroline ferma la porte de sa chambre derrière elle. À clef. Il ne fallait pas que qui ou quoi que ce soit la dérange. Il était quinze heures trente. Ça lui laissait trois heures devant elle. Elle chopa Grognon, qui pionçait sur son lit et le pressa contre elle pour se donner du courage. Sa réponse fut un miaulement plaintif. Le matou commençait à se débattre, alors elle le laissa redescendre sur le lit, où il retourna se rouler en boule au même endroit.

Caroline s’installa à son bureau. Elle avait rangé toutes ses affaires de cours, ainsi que les photos et les babioles qui traînaient dans un même coin de la table, pour faire de la place à l’armée de produits qu’elle ramenait de la salle de bains. Disposés ainsi, les uns à côté des autres en ligne droite, ils formaient une véritable palette de tons pastels. Ça lui donnait presque l’impression d’un décor de publicité, tous ces flacons alignés. Ou d’un magasin de parfums. Et en scrutant toutes ces tailles et ces formes qui se succédaient, elle commença à réaliser. Elle était extrêmement stressée.

Pas de temps à perdre, mais par quoi commencer exactement ? Les cheveux. Ce sera le plus long, on ne peut pas se permettre de prendre du retard dessus. Elle commença donc par brosser ses cheveux tous frais lavés. Elle fredonnait tranquillement en se démêlant, quand son regard croisa celui de son reflet dans le miroir. Une vague de doute l’envahit. Pourquoi se donner cette peine ? Ce n’est pas comme si elle allait être la plus belle ce soir, de toute manière. Elle connaissait sa concurrence. Des expertes en la matière. Les mouvements de la brosse dans ses cheveux se faisaient plus lents, mais également plus crispés. Caroline s’en rendit compte quand elle se fit mal en tirant et arrachant quelques cheveux. Ça n’allait pas du tout. Il fallait se ressaisir. De toute façon elle s’en foutait des beaux garçons. Elle s’en foutait du titre de reine du bal. Tout ce qu’elle voulait, c’était avant tout être belle pour elle-même, et c’est comme cela qu’elle rayonnerait. Exactement.

Revigorée, elle agrippa son fer à lisser et commença à pincer mèche après mèche pour raidir ce volume qui l’encombrait. Une seconde fois, dans ce geste vite devenu machinal, elle se perdit dans ses pensées. Ce n’était pas dans ses habitudes toutes ces manières. Qu’est-ce qui la prenait ? Ne pouvait-elle pas simplement y aller telle qu’elle était d’habitude ? Non. Surtout pas. Elle ne pouvait pas. Pourquoi se lissait-elle les cheveux déjà ? Personne ne la reconnaîtrait. Mais voulait-elle être reconnue, finalement ? Elle ne savait pas. Elle commençait à ne plus comprendre pourquoi elle prenait tout ce temps pour se faire belle. Est-ce que toutes les filles qu’elle connaissait y passaient autant de temps, à tout ça ? À se faire belles ? On dirait pourtant qu’elles se réveillent avec brushing parfait et maquillage naturel. Caroline eut un sursaut. Grognon avait sauté sur ses genoux, elle ne l’avait pas vu venir, emportée dans le tourbillon de ses pensées.

Après avoir redéposé son chat sur sa couette, elle se réinstalla et fit face au miroir. Elle le fixait, ou plutôt se fixait, d’un air déterminé, histoire de dire “À nous deux.” L’avait-elle prononcé tout haut ? Peu importe. D’abord heu… Les sourcils. Redessiner bien les sourcils. À l’aide d’une pince à épiler elle retira un à un tous les poils indésirables qui nuisaient à la forme de la ligne. Quelle plaie ces poils. Certaines ont la chance de naître sans. Pas Caroline. Elle se souvenait de son épilation de ce matin, juste avant la douche. Elle n’avait jamais osé le faire avant, elle attendait “le bon moment” pour le faire, et ne portait que des pantalons de toute façon. Ça lui semblait trop dur d’affronter ses jambes régulièrement. En fait, à quoi bon se battre contre la génétique ? Elle ne pouvait pas assumer d’être juste disqualifiée d’avance ? Elle déposa la pince à épiler. Se regarda droit dans les yeux. Et énonça “Non”. Cette fois, elle allait s’écouter et aller jusqu’au bout.

Elle hésita à utiliser un crayon, mais cela ne lui sembla pas nécessaire. Elle avait encore à faire et l’heure tournait. Et surtout, elle n’avait jamais rencontré de crayon de ce genre-là et ne voulait pas faire de bêtises. Alors elle passa… Oh non ! Elle avait oublié le vernis ! Il fallait le laisser sécher, cela pouvait prendre du temps ! Tant pis, pas une seconde à perdre. Elle avait déjà choisi la robe qu’elle porterait, une robe empruntée à sa sœur, dont elle avait profité de l’absence, et décida que du turquoise irait bien avec. Au moins, le vernis, elle avait l’habitude. Mais en l’appliquant sur ses doigts, elle ne put s’empêcher de juger ses mains larges et potelées, des mains de travailleur, des mains qu’elle tenait de son père. Aucune grâce possible avec ces paluches. C’était ridicule. Elle termina d’appliquer le vernis en s’ignorant autant que possible.

Caroline passa ensuite au fard à paupières. Un autre combat avec le miroir était de mise. On lui avait toujours dit qu’elle avait de beaux yeux, une forme élégante et une couleur profonde qui permettaient de se noyer dans ses grands yeux. Mais il était dur de ne pas désirer les yeux bleus si convoités. Des yeux clairs qui illuminent tant un regard. Plus on essayait de la convaincre de la valeur de ses yeux, moins elle y croyait. Peut-être que c’est pour cela qu’il y avait tant d’artifices à y appliquer. Car personne n’aimait ses propres yeux. Donc soit on s’en foutait soit on mettait le paquet. Et pour ce soir, pas le choix. Il fallait mettre le paquet. Elle se demanda quand même si elle devait enchérir avec l’eye liner et le mascara, se souvenant des premiers essais de sa sœur avec l’eye liner. Assez maladroits. Mais que faire ? Abandonner un autre de ces cache-misères plus que nécessaires ? Ou prendre un grand risque et décider de l’appliquer malgré tout ? Elle se tourna vers sa table de chevet, où son réveil indiquait dix-huit heures dix. Pas d’eye-liner pour toi ce soir, désolée Caro. Elle était en retard.

Le mascara fut plus facile à appliquer que ce qu’elle craignait, et bientôt elle dut passer à la partie qu’elle avait repoussé tout ce temps : la tenue. Elle était déjà choisie et essayée, depuis deux semaines au moins, aucun problème là-dessus. Mais cela restait un passage difficile. Elle retira ses vêtements, les jetant nonchalamment sur son lit, sans que son chat ne bronche, et récupéra délicatement la robe de sa sœur, une robe d’été assez sobre mais délicate, qui descendait jusqu’aux genoux, et laissait les épaules apparentes. Caroline avait hésité à cause de ce dernier détail, mais elle aimait vraiment sa ceinture, ses manches courtes légèrement bouffantes, et surtout sa couleur bleu marine unie, seules les finitions étaient blanches. Elle s’empêcha de se regarder pendant qu’elle l’enfilait, mais après avoir passé seulement un pied, son regard dériva sur le miroir. Sa réflexion sur son bureau lui faisait face.

Caroline s’était figée. Son corps presque nu lui était exposé, et malgré tous les soins de la journée, il était dur d’ignorer le reste. Son buste. Sa taille. Ses cuisses. Même le reste semblait avoir de moins en moins de sens. Son maquillage lui semblait gribouillage, son lissage détrempage, son épilation tentative désespérée de s’approcher d’une poupée Barbie. Elle était comme une biche prise dans des phares de voitures, à la fois en pleine terreur de ce que lui faisait face et incapable de détourner le regard.
— Mon chou, tes amis sont arrivés ! Descends vite ou vous allez être en retard !
L’appel de sa mère ne suffit même pas à la tirer de sa torpeur. Elle se scruta encore quelques secondes, avant d’enfiler d’une traite la robe. Mais ça n’allait toujours pas. Quelque chose n’allait pas. Elle n’allait pas.
— Poussin ? Tu as entendu ?
Caroline n’allait pas.
— Je me sens pas super bien euh… Dis-leur d’y aller, je vais me reposer et je les rejoindrai dans la soirée !
Caroline n’allait pas y aller.
— Ah ? Bon. Je les préviens alors ! Dis-moi si tu as besoin de quelque chose, je vais préparer le dîner. J’en fais un peu plus pour toi au cas où ?
Pas de réponse. Caroline s’était effondrée par terre, appuyée contre le mur, elle sentait les larmes vicieusement pointer au bord de ses yeux, pas ça, tout mais pas ça, pas tout le travail, tout le mal qu’elle s’était donnée pour ressembler à quelque chose, pour avoir enfin le droit d’être belle. Et en quelques larmes, c’est comme si toutes ces journées de préparation n’avaient servi à rien. Elle aurait eu le droit à une place, pour une fois, la place qu’elle voulait. Mais non, elle avait tout gâché. Parce qu’elle avait paniqué au dernier moment pour ne rien assumer. Elle essayait de calmer autant que possible ses sanglots, mais ils pleuvaient de plus belle sur ses joues. Pourquoi elle ne pouvait pas exister ? Même si à ce moment présent, elle aurait peut-être préféré ne plus exister du tout. Pourquoi Caroline alors, pourquoi Caroline ne pouvait pas exister, elle ? Les larmes inondèrent son visage et déformèrent encore plus son maquillage. De longues minutes elle resta prostrée, vidant toute l’eau de son corps.

Sa mère l’appela de nouveau.
— Jean, le repas est prêt ! Tu peux venir si tu veux !
— J’arrive, maman.
Un pénible lever et quelques pas plus tard, le miroir traître était empoigné.
— Pardon Caroline. Ce ne sera toujours pas ce soir que tu apparaîtras.
Et le miroir fut jeté à terre, se brisant en plusieurs fragments aussi réfléchissants que tranchants.

⤧  Historiette suivante Inlassable suiveur ⤧  Historiette précédente Quintessence de l'espérance