Un frisson parcourut l’équipage. Il faisait froid, glacial même, dans cette région du monde, mais ce n’était pas le plus dérangeant. L’hiver s’était installé, et seules de rares voies maritimes étaient encore navigables. Et celle que le navire marchand empruntait passait en plein cœur du cimetière des géants. Des squelettes de plusieurs centaines de mètres de long pris dans la banquise, derniers vestiges d’un peuple primordial éteint. Si certains érudits trouvaient fascinant l’existence de ces restes, ce n’était pas le cas du Rampant de l’Aube, dont la lampe centrale venait d’être allumée pour les manœuvres à venir.

La lumière artificielle était accessoire pour naviguer entre les blocs de glace, même dans la nuit éternelle du Nord, la voie des Dieux illuminant le ciel de clartés opalines. Cependant, pour traverser le labyrinthe d’ossements, il était primordial de pouvoir distinguer avec netteté les formes. Deux hommes hissèrent la flamme jusqu’en haut du mât, alors le navire entier sembla piégé dans une bulle éclatante. La tension de l’équipage sembla diminuer un peu.

Cet apaisement ne dura pas, car la première étape de cette traversée macabre était le passage entre les mâchoires du premier géant. Le vent était tombé, aussi ils ne purent avancer qu’à la vitesse des rameurs, bien plus lentement qu’ils ne l’auraient souhaité. Au moins, la mandibule disloquée les laissait toujours percevoir le ciel. C’était le premier passage, et l’un des plus courts en temps normal. Hélas, là où la sortie se trouvait habituellement, un mur de glace les arrêta. Il existait un autre chemin, qui impliquait de naviguer avec comme toit la colonne vertébrale givrée.

Il avait un nom autrefois. C’était un guerrier, valeureux et fier. Il vénérait le dieu de la guerre, Akeroth, et vouait sa vie à la loyauté du combat. C’était lui, avec quatre de ses compagnons dont deux reposaient à ses côtés, qui avait vaincu le mage renégat Volitulis. Il se battait pour les siens, pour protéger son monde des menaces d’au-delà le ciel. Aussi avait-il pris les armes lorsque les chamans annoncèrent la venue de dieux mauvais par le Nord. Lorsque le ciel nocturne avait perdu sa teinte turquoise pour un vermeil aveuglant, les envahisseurs étaient descendus.

Ils étaient sept, sept dieux-combattants affrontant plus d’une centaine des siens. Au prix d’irremplaçables pertes, ils avaient déchu deux de leurs adversaires et dispersé leur essence dans les flots de la source des mers. Lui était tombé en tranchant le bras du deuxième. Les cinq autres, blessés gravement, furent repoussés, non sans mal. Jurant vengeance, ils jetèrent une malédiction sur le champ de bataille, déclarant que le soleil n’y brillerait jamais plus, et que les esprits des guerriers tombés ne pourraient jamais s’élever. Peut-être ses frères avaient-ils pourchassés les dieux ? Peut-être s’étaient-ils éteints par la suite, épuisés par cet ultime combat. Mais lui était condamné à errer dans sa carcasse inanimée, témoin passif des âges.

L’équipage du Rampant se regarda avec autant d’étonnement que de scepticisme. Avaient-ils rêvé les souvenirs du géant ? L’avaient-ils tous fait ? S’il disait vrai, et que cet endroit maudit était véritablement hanté par les fantômes des géants morts, alors s’y attarder ne vaudrait aucun bien. Les rameurs redoublèrent de volonté, et de l’encens fut allumé pour éloigner les mauvais esprits. Ils laissèrent échapper sans honte leur soulagement lorsque le bateau s’extirpa des entrailles du squelette. Au-dedans, la lampe masquait le ciel et ils avaient eu l’impression d’être prisonniers d’une immense cathédrale. Ils savourèrent l’air glacial, comme s’il était plus pur que celui présent quelques mètres à peine derrière eux, et restèrent interdits.

La voie des dieux avait troqué son éclat opalin avec un vermeil éclatant.

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